Chapitre 1: L'exhumation
_ Mel ? Fait une voix rauque et lointaine : Mel je t'en prie reviens.
Un mal de tête sourd bat contre mes tempes, se diffusant dans mon crâne par vagues douloureuses. Je suis cotonneuse, comme si ma tête était immergée sous l'eau. Quelque chose cloche : je suis toute seule.
Gaby ? Gaby où es-tu ?
Le silence me répond et je prends peur. Que se passe-t-il ? Comment vais-je me mouvoir sans son aide ? Comment retrouver le chemin vers mes paupières et les ouvrir ? Elles sont si lourdes…
Je sombre à nouveau dans le sommeil, glissant vers l'obscurité et le silence.
oOo
Une brume fraiche caresse mon visage. C'est agréable avec cette chaleur qui règne dans les grottes. J'inspire et reconnais le parfum du pamplemousse.
_ Calme-toi, ça ne sert à rien. Mel est restée à l'intérieur si longtemps, il lui faut un peu plus de temps voilà tout. Le Réveil va l'aider.
Doc ! C'est lui ! Mais qu'est-ce que je fais à l'infirmerie ?
Le Réveil ? Oh, il veut parler de cette brume. Je me souviens : Gaby en avait utilisée sur Jamie. Où est-elle ? Je ne l'entends pas, je ne la sens pas dans ma tête. C'est comme si j'étais la seule à être réveillée, comme si elle dormait encore là, quelque part et que mon corps l'attendait pour se relever.
_ Où est Jamie ?
_ J'ai préféré le tenir à l'écart pour l'instant. J'avais… peur, je veux être sûr qu'elle se réveille.
Oh ! Cette voix... Je connais cette voix. Je me débats intérieurement, luttant pour tenter d'ouvrir les yeux, mais mes paupières sont aussi lourdes que des chapes de plomb. Ce serait tellement plus facile si Gaby daignait me répondre et bouger ! Quelque chose de chaud recouvre mes mains et un souffle caresse ma joue :
_ Je te préviens, je vais employer les grands moyens… souffle la voix, rauque et basse à mon oreille : Mel ouvres les yeux !
« Les grands moyens »… Son expression fait ressurgir une vague de souvenirs, douloureux et poignants : Jared, embrassant à pleine bouche Gaby, pressant notre corps contre la paroi de la caverne, jusqu'à ce que, je refasse surface, hors de moi, pour le repousser.
Oh, non ! Il ne doit pas l'embrasser ! Il le fait exprès, il veut m'énerver, il veut me faire sortir de mes gonds ! Mais qu'est-ce qui lui prend ? Gaby ?! Réveilles-toi tout de suite !
Silence.
Elle n'est pas là. Ma tête est vide, je n'entends rien. Mon corps reste inerte. Plus que cet immobilisme, c'est ce silence qui m'oppresse. Je me sens si seule soudain, comme dans une grande pièce vide. Mon cœur s'emballe.
Je l'ai perdue ?
La panique et la tristesse m'étreignent tout à la fois, de même qu'une pointe de colère, qui enfle dangereusement. Je tente de m'expliquer cette disparition et fouille dans nos souvenirs sans rencontrer de résistance de sa part, comme si elle avait laissé la porte ouverte avant de partir…
Elle, en larme, dans le boyau sinueux menant à l'infirmerie. Une ombre près d'elle, une silhouette, qui la prend dans ses bras… Jared ! Qu'est-ce qu'il fait là ?
« - Reste ici, Gaby. Avec nous. Avec moi. Je ne veux pas que tu t'en ailles. S'il te plaît. Je ne peux me faire à l'idée de te perdre. Impossible. Je ne sais pas comment je… comment je… » .
Elle accepte son étreinte, le remercie et tente de se dégager, mais il la maintient fermement contre lui. Sa voix est rauque, pleine de tristesse :
« - Je n'ai pas terminé. »
Il l'embrasse.
Je me replis sur moi-même. C'est douloureux, les souvenirs reviennent tout à coup. Sa décision, mon plaidoyer intérieur pour la garder en vie, sa volonté de fer, la lumière vive de l'infirmerie, nos adieux, sa dévotion, son sacrifice, le compromis avec Doc et les larmes de ce dernier lorsqu'il s'est penché sur nous avec le chloroforme. Puis le noir, épais, profond, définitif.
Elle est partie ! Elle m'a abandonné, elle s'est sacrifiée pour me rendre à Jamie et à Jared. Cette Âme est une foutue tête de mule ! C'est presque un sanglot qui s'étouffe en moi et qui m'opprime : GABY!
_ Gaby !
Ma voix ? C'est ma voix qui vient de s'échapper de son silence. Ce sont mes mots et non les siens, qui viennent de franchir mes lèvres. Quelque chose de chaud, de mouillé, roule sur mes joues. Une main caresse alors mon visage, une main chaude mais tremblante.
_ Gaby est là, tu es là, tout le monde va bien.
Non, elle n'est pas là ! Non, ça ne va pas bien !
_ Non !
Je secoue la tête frénétiquement, luttant contre d'autres larmes. Deux mains entravent mes mouvements :
_ Calmes-toi, tout va bien.
Il m'énerve à répondre ça ! L'angoisse, les remords et la culpabilité m'engloutissent. Il s'en fiche ! Il ignore le maelström de sentiments qui se déchaînent en moi. Je sens sa bouche qui vient déposer sur mes joues des baisers légers, pour sécher mes larmes. Il maintient ma tête, m'empêchant de bouger alors que je m'escrime contre mon propre corps depuis tout à l'heure pour lui arracher un mouvement. C'en est trop, c'est comme si j'étouffais. Mes yeux s'ouvrent, plongeant aussitôt dans l'ambre des siens, juste au-dessus de moi. Il est si près. Je peux sentir son souffle.
_ Mélanie ! S'exclame-t-il, un large sourire aux lèvres.
Cela fait si longtemps que je rêvais de ce moment, de cet instant où nous serions juste lui et moi, ensemble. Pourtant, je n'arrive pas à m'en réjouir, je n'arrive pas à l'envisager. Les questions fusent dans ma tête.
_ Bon retour parmi nous, Mélanie : c'est bon de te revoir enfin !
Je tourne la tête vers cette voix, me redressant d'un seul mouvement malgré les protestations de Jared qui tente de me maintenir allongée :
_ Doc ! Criais-je en hoquetant: Comment as-tu pus ? Comment as-tu pus faire ça !
Les sanglots m'étouffent. Je renifle alors que d'autres larmes dévalent mes joues. Il semble surpris, ses yeux s'écarquillent.
_ Je ne voulais pas qu'elle s'en aille ! Gaby a menti, elle vous a menti : je ne voulais pas qu'elle meure !
Ma tête tourne, je ne me sens pas bien. J'ai la nausée.
_ Je n'aie pas pu tuer Gaby, avoue alors Doc en jetant un regard entendu à Jared. Gaby est toujours là.
Je relève les yeux vers lui, incrédule, méfiante. Elle lui a montré comment extraire les âmes, le compromis était clair il devait remplir sa part du contrat, l'extraire puis la tuer.
Je fouille la pièce d'un regard nerveux, prenant conscience que nous ne sommes pas que quatre. Les autres se sont faits silencieux. Jeb et Kyle se tiennent dans un coin, derrière Doc. Jared est encore assit sur mon lit de camp, il me scrute inquiet, sa main tenant toujours la mienne. Derrière lui, j'aperçois Ian contre le mur. Il m'observe lui aussi d'un drôle d'air. Ses bras enserrent étroitement une capsule argentée, qu'il me désigne d'un léger mouvement de menton :
_ Gaby est ici.
_ Avec nous, ajoute Jared avant de rectifier dans un sourire : Enfin, avec lui.
D'autres rires discrets troublent le silence de la pièce alors qu'il reprend :
_ Il l'a garde pour lui. Il interdit à tout le monde de s'en approcher, même à Doc.
Ian le toise, mais Jared ne peut voir l'orage de ses yeux saphir. Ce bleu qui nous plait tant… qui plaît tant à Gaby. Je fixe la cryocuve, de la taille d'un petit ballon de rugby, remarquant le voyant qui clignote, signe de son occupation.
Les éléments sont assemblés par mon cerveau et je me détends enfin, essuyant mon visage, je respire profondément. Elle est là. Ils ne l'ont pas écouté, dieu merci ! L'adrénaline et la peur redescendent, évacuent mes veines, laissant mes membres tremblants. Je remarque que Jared ne m'a pas quitté des yeux. Il me couve d'un regard intense et mon visage s'échauffe. Il y a un raclement de gorge ostentatoire :
_ Bon, les enfants, avant de vous laisser seuls, il y a quelqu'un qui, je pense, voudrait voir sa sœur, souligne oncle Jeb.
Il disparaît dans le couloir. Une minute s'est à peine écoulée que des pas rapides se mettent à marteler le sol. Jared se lève à regret, laissant sa place à Jamie qui déboule dans l'infirmerie en haletant. Il fait rapidement le tour de la pièce, croise mon regard et un sourire illumine son visage lorsqu'il s'élance vers moi. Je me lève en lui ouvrant les bras et encaisse le choc lorsqu'il vient à ma rencontre.
_ Mélanie ! Oh, c'est bien toi ? Tu es revenue ? Pour de vrai ?
Je renifle et m'agace lorsque de nouvelles larmes perlent à mes yeux. Quelle fontaine! Après avoir été reléguée dans la pièce du fond, me voilà au premier plan pour faire face à toute une palette d'émotions, que je connais, mais que je dois réapprendre à maîtriser et contenir.
_ Oui, pour de vrai, je murmure en le serrant fort contre moi : oui je suis là.
Il renifle lui-aussi et avoue :
_ Jared m'a expliqué ce qu'il se passait, mais il n'a pas voulu que je vienne te voir. Mais heureusement Ian était là pour veiller sur Gaby.
Alors que j'ébouriffe ses cheveux, un peu trop longs, mon regard croise à nouveau celui de Ian. C'est étrange, je suis heureuse qu'il soit là lui aussi. Son regard me trouble encore, le bleu sombre de ses iris est… dérangeant, mais mon cœur ne s'emballe plus comme avant. Jamie me sort brusquement de ces considérations :
_ Il faut trouver un corps à Gaby ! On ne peut pas la laisser partir.
Ian serre plus fort la cuve alors que Jamie attend ma réponse nerveusement :
_ Non, je ne veux pas qu'elle parte. Elle m'a sauvée et de bien des manières, elle vous a sauvé vous aussi. On a besoin d'elle ici.
Doc approuve, le sourire aux lèvres. Jeb, qui revient par le couloir lance :
_ Bon, c'est bien joli tout ça, mais moi je vais à la cuisine ! Le dîner est servi !
Il disparait aussi sec, sans plus de cérémonie. Je le connais suffisamment pour savoir qu'il cache son émotion ou ses larmes. Sans doute, viendra-t-il me parler un peu plus tard, pour me poser des questions sur le fait d'avoir vécu « à l'intérieur » pendant de long mois. Kyle me jette un regard, son front se plisse et il disparait à son tour en secouant la tête. Doc lui emboite le pas, suivi de Ian.
Nous ne sommes plus que trois dans l'infirmerie. Jared s'avance, ouvre ses bras et nous enlace tous les deux, nous broyant sous son étreinte. Mon cœur s'emballe, mes rougeurs reviennent. C'est déstabilisant, Gaby n'est plus là pour faire écran. Jamie quant à lui jubile, un sourire béat sur les lèvres. L'instant est parfait, idyllique… mais mon esprit reste préoccupé par l'avenir. Celui de Gaby dans un premier temps et le mien. Comment Jared va-t-il réagir ? Quel équilibre retrouver après pareils évènements ?
Mon estomac joue les troubles fête en se manifestant bruyamment.
_ Tu as faim ! C'est vrai que ça a pris du temps pour te réveiller. Viens, allons manger ! s'exclame Jamie, en tirant déjà sur mon bras.
Mais mon autre bras est alors retenu par une autre main, plus grande et plus puissante qui m'arrête net dans mon avancée.
_ Va nous garder des places Jamie, on arrive tout de suite.
Le garçon nous jauge, en particulier Jared, puis disparait à son tour par le tunnel. Plus personne n'est là pour entraver le tête-à-tête qui se profile.
_ Mel…
Je me retourne vers lui, surprise par le timbre rauque de sa voix. Je relève les yeux, croisant son regard sombre. Je l'ai vue au travers des yeux de Gaby, mais jamais elle ne l'a reluquée aussi effrontément et directement que moi. Il porte une de ses sempiternelles chemisettes au-dessus d'un débardeur noir, qui moule son torse et les muscles de son ventre. Je le fixe, m'emplissant de son image, la gravant dans ma rétine. Les pattes d'oie sont revenues au coin de ses yeux. Je devine son sourire, qui étire tout juste les bords de ses lèvres charnues. Il est mal rasé et ses cheveux sont en bataille. Je m'avance et il m'accueil contre lui, refermant ses bras autour de mon dos. Je soupire, le cœur battant, inspirant son odeur à grandes goulées tout en fermant les yeux. Ses mains font toujours naître ce feu chez moi. Elles brûlent mon dos, dessinent un sillage incandescent jusqu'à ma nuque.
_ Ne ferme pas les yeux, je veux te voir.
Je lui obéi.
_ Comment te sens-tu ? Ça va ?
_ Un peu déboussolée. J'ai eu si peur pour Gaby. C'est étrange de se retrouver seule.
C'est si bon de le retrouver. Son parfum m'envahit et je manque à nouveau de refermer les yeux, mais me retiens de justesse. Un rire le secoue :
_ Je t'ai vue. Tu es fatiguée ?
_ Oui, mais ça va, ne t'inquiètes pas.
Mon estomac gargouille encore. Je suis gênée. Lui rit de toutes ses dents cette fois :
_ Bon j'ai compris : allons à la cuisine. Nous discuterons plus tard. Il y a tellement de choses que je veux savoir.
Son étreinte se relâche. Pour autant, il se saisit de ma main pour aller jusqu'au réfectoire.