Epilogue

S'il y avait bien une chose à laquelle Javert n'aurait jamais pu croire onze ans plus tôt, avant son brusque changement de cap, c'était bien qu'il serait un jour en train de danser avec une jeune femme le jour de son mariage, une jeune femme qui l'appelait son frère. Mais il était bien là, Cosette dans ses bras, après qu'elle l'eût littéralement trainé sur la piste de danse, une fois qu'elle eût pris pitié de son père et l'avait laissé retourner s'asseoir à une table isolée dans son petit coin de salle, toujours pas confortable avec des grandes occasions publiques comme celles-ci.

Javert n'était de loin pas un bon danseur. Il n'avait jamais eu ni l'occasion ni la motivation pour apprendre mais Cosette était assez douée pour deux et peut-être avait-elle eu bien assez de pratiques avec son père. Elle était tout à fait capable d'éviter d'avoir ses doigts de pied écrasés par sa maladresse. Cette situation était bien plus tolérable que Javert ne l'aurait pensé, très certainement parce que la jeune femme rayonnait de bonheur.

Bien entendu, la journée tout entière s'était déroulée comme elle aurait pu le souhaiter dans ses rêves les plus beaux. La cérémonie avait été absolument somptueuse – ou tout du moins, c'était l'impression qu'il avait. Il n'avait pas grande expérience dans ces choses-là mais il semblait que c'était l'avis des jeunes femmes présentes dans la salle de bal, à ce qu'il avait pu entendre de leurs bribes de conversation.

De plus, et ce grâce au nouveau statu d'homme libre de son père, elle avait eu le bonheur de voir Valjean signer de son vrai nom les papiers du mariage, celui de Valjean et non de Fauchelevent. La jeune femme avait d'ailleurs demandé, quelques mois avant le mariage, juste après la confession de l'homme, de prendre ce nom avant de devoir le changer pour celui de Pontmercy. Cela avait mis des larmes dans les yeux de Valjean.

La salle de bal, dans la maison de Monsieur Gillenormand, était magnifiquement décorée et tous les invités semblaient prendre énormément de plaisir, y compris Marius qui était, pour le moment, en train de converser avec on grand-père puisque sa nouvelle épouse l'avait abandonné pour danser avec son père et son frère.

Il n'y eut aucun mot échangé durant la danse entre Javert et Cosette. Il fallait avouer qu'il n'y avait aucun mot requis. Ils avaient eu toutes les occasions au monde de parler lorsqu'ils avaient pris soin de Valjean durant les mois qui avaient mené au mariage et ils étaient maintenant en paix avec la manière dont leurs destinées avaient été liées bien avant leur première rencontre au Pont-au-Change.

Finalement, la danse se termina et Javert relâcha sa prise sur la taille de la jeune femme, la ramenant à son mari alors que les nouveaux époux allaient clore le bal et que les invités étaient sur le point de commencer à prendre congé de leurs hôtes.

Les deux jeunes mariés s'avancèrent au centre de la salle alors que les invités se retiraient sur les bords de la piste, s'asseyant pour la plupart aux tables passablement vide pour le moment. Un rythme lent commença à s'élever de l'orchestre. Javert rejoint Valjean à une table isolée.

« C'est une superbe cérémonie, » dit Valjean et Javert se contenta d'acquiescer silencieusement car il n'y avait rien à ajouter à cela. « Est-ce que tu as apprécié ta danse avec Cosette ? Je pense qu'il y a bien quelques femmes qui auraient voulu leur tour dans l'audience. »

Il avait un sourire amusé peint sur le visage et Javert fit la grimace.

« Je ne danserai très certainement avec personne d'autre, » dit Javert. « Je ne sais toujours pas comment est-ce que Cosette a bien pu me convaincre. »

« Elle ne t'a pas vraiment laissé le choix. »

« Tu n'as pas vraiment eu plus de succès à la dissuader de danser avec toi et tu ne semblais pourtant pas plus à l'aise que moi, » contra Javert, comme s'il avait voulu effacer son sourire mais sachant que cela ne marcherait jamais.

Il n'aurait rien dit du tout s'il avait cru pour une seule seconde que cela fonctionnerait.

Tous deux cessèrent de parler alors qu'ils redirigeaient leur regard en direction du couple dansé collé l'un à l'autre. Pourtant, alors même que l'orchestre continuait inlassablement à jouer, un autre air sembla imprégner la pièce, un chorus composé d'une multitude de voix éthérées s'éleva, comme si venant de très loin, d'un autre monde.

Ils arrêtèrent d'écouter l'orchestre et ouvrirent leurs oreilles et leurs âmes à ces voix si lointaines, remarquant vaguement Marius faire de même, semblant faillir durant sa danse avec Cosette, la jeune femme incapable de discerner ce qui attirait l'attention de son mari au loin alors qu'il aurait dû se concentrer sur le moment présent.

Mais elle ne pourrait jamais entendre ce qu'ils entendaient, pas plus que ne le pourraient les dizaines d'autres personnes présentes. Seuls ces trois hommes en étaient capables, seuls eux pouvaient discerner les mots et comprendre leur sens et réaliser qu'il y avait une multitude d'âmes qui baissaient le regard sur ce mariage, les yeux emplis de joie.

A la volonté du peuple

Dont on n'étouffe jamais la voix

Et dont le chant renaît toujours

Et dont le chant renaît déjà

Nous voulons que la lumière déchire

Le masque de la nuit

Pour illuminer notre terre

Et changer la vie

Il viendra le jour glorieux

Ou dans sa marche vers l'idéal

L'homme ira vers le progrès

Du mal ou bien du faux au vrai

Un rêve peut mourir

Mais on n'enterre jamais l'avenir

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