Parce que je suis la mort et la terreur,
Parce que pour moi ne sonne que le glas sanglant des ténèbres,
J'errerai sans but dans les terres hostiles de mon coeur,
Aveugle et sourd à toutes tes suppliques muettes,
Toi qui m'a fermé ton coeur à bras ouverts.

Les notes de cuivre se turent et résonnèrent encore un instant entre les murs blancs de Las Noches. D'un mouvement de main lent, le maître des lieux releva le bras de l'électrophone et remit en route le vinyle. Le son grésillant s'éleva aussitôt, langoureux, la puissance des cuivres se répercutant à nouveau contre les murs immaculés. Un frisson descendit le long de sa nuque alors qu'il se réinstallait sur l'immense canapé de ses appartements.

Il détestait cette musique.

Cette musique si humaine et si détestable, qui lui ressemblait tellement.

Il referma les yeux et ramena ses jambes contre lui, s'enfonçant peu à peu dans les remous de voix teintée d'alcool et de cuivres chantants. Incapable de comprendre ce qu'il y avait d'attirant dans cette cacophonie, il s'y laissait pourtant porter avec une grâce désespérée. Chaque souffle, chaque instant de ces notes et de ces voix étaient gravés dans son esprit. C'était un dernier souvenir désespéré d'un homme qu'il avait achevé sans le vouloir. Le capitaine Hirako avait été une erreur dans un plan parfait et cette mélodie en était l'image la plus précise. Avec chaque note, chaque phrase musicale se dessinait un nouveau détail, un nouveau souvenir. Les longues mèches blondes entre ses doigts. Le regard ennuyé, à peine éclairé par une lueur de désir masqué. L'étrange sourire, accroché entre dégoût et plaisir. Le capitaine avait accueilli dans ses bras son lieutenant sans la moindre résistance, mais ne lui avait jamais offert son coeur. Ecroulé à ses pieds, il s'était refusé jusqu'au bout à lui révéler ce qui gisait là, profondément enfoui. Malgré leurs jeux, malgré les sourires échangés et les étreintes au creux de la nuit, Hirako était resté muet.

Ce fut la plus grande défaite d'Aizen.

Une défaite qui n'avait pas de sens. Une défaite qui ne l'empêchait pas de continuer son plan comme il le désirait. Mais une défaite qui l'empêchait de se sentir serein face à ce qui se déroulait sous ses yeux. Chaque étape de ses plans se passait à la perfection. Il savait à présent où étaient chacun de ses ennemis, comment prendre le pouvoir, comme réussir, enfin, à aller au-delà de sa propre condition. Et ce trou béant dans sa poitrine continuait de le faire souffrir. Seule cette affreuse musique arrivait, un temps, à l'apaiser, en faisant remonter un passé qui n'était qu'un fantôme dévorant. Des images. Des sensations. Une vieille photo pliée en quatre qu'il gardait en permanence sur lui, une photo de ce sourire bien trop large pour être réel, de ces yeux bien trop sérieux pour appartenir à quelqu'un d'aussi décalé. Il savait que le scientifique l'avait sauvé, lui et les autres. Mais ni le scientifique, ni les autres n'avaient d'importance désormais. Tout ce qu'il avait besoin de savoir et de connaître à leur sujet, il le savait.

Cet homme, son capitaine, avait réussi à survivre à la plus grande des trahisons. L'homme qui aurait pu voir à travers ses illusions, l'homme qui aurait pu lui ouvrir son coeur et lui offrir peut-être un peu de repos, s'était écroulé par sa faute. Il avait survécu, il le savait désormais. Et il n'avait qu'une seule envie : lui dire, lui hurler qu'il savait où il se terrait, lui et ses amis. Le forcer à s'incliner devant lui, à reconnaître son nouveau dieu. Recevoir enfin ce coeur qu'il n'avait jamais touché. Il n'y avait pas eu d'amour, juste des instants suspendus dans le temps, des baisers parfois hâtifs, des rencontres au creux des draps. Des corps, des odeurs lourdes de sexe, des regards ennuyés. Mais pas d'amour, ou plutôt un amour silencieux, qu'il avait du baillonner pour ne pas entraver ses plans, alors que son capitaine lui avait fermé son coeur. Quand il s'était rendu compte qu'Hirako avait confondu son double illusoire et lui-même, il aurait préféré pleurer plutôt que de se réjouir de l'avancée de son plan.

Le vinyle grésilla, s'arrêta. Un instant, le silence avança sa main dans l'immense pièce aux murs blancs. Mais ce silence était encore plus obsédant que ses pensées. Elles s'y répétaient à l'infini. D'un geste, il remit la musique en route.

Il préférait s'enivrer de cuivres et de voix rauques plutôt que d'entendre la plainte de son coeur.