Épilogue

5 ans plus tard

Mme Matsumoto plia difficilement ses vieux os afin de déposer un petit bol de crème devant un affreux chat anorexique aux oreilles sans doute croquées lors d'une bagarre.

- Voilà, pauvre bête, régale toi ! ... dit-elle de sa voix chevrotante, caressant de ses longs doigts ridés le dos anguleux du siamois qui ronronna doucement de plaisir. Le soleil était à son zénith et illuminait le magnifique jardin d'une clarté délicieuse. Mme Matsumoto l'observa de son porche, un brin de fierté dans le regard.

Cela faisait bien 60 ans que la vieille dame vivait dans la demeure que son défunt mari avait construite. Installée juste devant la résidence de l'Hokage et le quartier général des ninjas de Konoha, Mme Matsumoto n'avait jamais eu le temps de s'ennuyer. Elle prenait un malin plaisir à observer ce qui se passait de l'autre côté de la rue, lorsque les troupes ninjas étaient en effervescence pour une quelconque raison. En fait, alimenter les ragots à propos des occupations de ces troupes était devenu sa seule source de plaisir depuis que ces petits-enfants avaient presque totalement cessé de la visiter, 3 ou 4 ans plus tôt. Du haut de ses 85 ans, on l'avait rapidement cataloguée comme étant légèrement sénile, et avec raison.

Mme Matsumoto cessa de gratouiller affectueusement la repoussante bestiole et leva la tête, les sourcils froncés. Un jeune homme aux cheveux rouges hérissés en costume malpropre de ninja étranger se tenait debout, immobile, et semblait fixer l'énorme bâtisse appartenant à l'Hokage. Ses bottes pleines de boue étaient solidement plantés sur les délicats géraniums de la vieille femme qui eut presque mal elle-même pour ses pauvres fleurs.

- Hep ! Vous là-bas ! Jeune homme ! cria-t-elle, brandissant sa canne tordue et descendant tant bien que mal les quelques marches séparant le seuil de sa maison au jardin.

Pour toute réaction, il replaça machinalement le sac de voyage qu'il portait à l'épaule.

- Hé ! Poils de carotte! dit-elle en parvenant jusqu'à lui et en lui donnant de légers coups de cannes sur la cheville. Tu écrases mes petites chéries !

Il sembla alors se réveiller et tourna le visage vers Mme Matsumoto qui se rendit compte par la délicatesses de ses traits qu'elle avait plutôt affaire à une jeune femme aux cheveux très courts et aux goûts vestimentaires douteux. Sur le coup, la vieillarde eut l'impression de connaître ce visage angélique empreint de tristesse et cette chevelure écarlate hors du commun. Mais sa vieille cervelle, à la limite de l'atrophie, oublia bien vite ce semblant de souvenir.

La rouquine retira alors ses pieds du carré de terre, révélant quelques cadavres ramollis de géraniums.

- Oh mon Dieu ! je suis désolée, madame, vraiment... je n'avais pas réalisé...

Elle se pencha et tenta vainement de redonner un peu d'aplomb aux fleurs mortes. Son aînée ressentit un semblant de pitié pour cette jeune personne aux airs de chiens perdus.

- Je m'excuse... je, j'étais distraite et je n'avais pas vu...

- Distraite, pour ça oui ! déclara Mme Matsumoto, croisant ses bras maigres, se moquant gentiment de la jeune femme. Tu serais encore en train de fixer cette baraque si je n'étais pas intervenue, pas vrai ?

La jeune femme se redressa et sourit tout doucement, encore un peu timide.

- Oui, je crois bien. Je cherche quelqu'un, en fait. Et il est sensé se trouver ici... dit-elle en désignant la bâtisse qui grouillait de ninjas et de kunoichis.

- Ah ! je pourrais peut-être t'aider ! Tu sais, Je connais tout à propos de cette baraque, crois-moi ! répondit la vieille en lui faisant un clin d'oeil.

- Merci, mais ce ne sera pas nécessaire. L'homme que je cherche n'est pas bien difficile à trouver puisqu'il s'agit de l'Hokage... J'essais simplement de... rassembler mon courage...

La jeune femme soupira longuement tandis que Mme Matsumoto lui jeta un regard suspicieux.

- Et qu'est-ce qu'une jeune étrangère comme toi peut bien vouloir à ce vieux Sarutobi ?

La rouquine eut l'air confus un instant.

- Sarutobi ? Sarutobi Hiruzen est l'Hokage actuel ? demanda-t-elle, hésitante.

- Oui. Et il serait bien temps qu'il prenne sa retraite d'ailleurs, le pauvre homme !

- Attendez, mais ça n'a pas de sens ! Et Yondaime dans tout ça?

- Ah, je vois. Tu cherches sans doute Namikaze Minato... Ma pauvre enfant, Yondaime n'est plus depuis... ouf... je dirais bien 5 ans, maintenant.

Mme Matsumoto vit quelque chose tressaillir dans le regard de la jeune femme dont le visage était devenu aussi expressif qu'une pierre. Comme elle ne réagissait pas, elle crut qu'elle voulait avoir plus de détails et la vieille dame s'embarqua dans un long discours dont seules les mégères de 85 ans ont le secret.

- Je me souviens très bien du jour où c'est arrivé ! En fait, tout Konoha s'en souvient puisqu'il est mort lors de la plus grande catastrophe qu'ait connu notre petite ville, et je n'exagère pas ! Tu as sans doute entendu parler du Kyuubi... Non ? Mon Dieu, chère petite, où te trouvais-tu tout ce temps, au milieu de la jungle ? Le monde entier était au courant ! Bon, enfin bref, comme je disais, le Kyuubi, qui est un démon renard à 9 queues, extrêêêêêmement dangereux, a attaqué aussi soudainement que violement ! La moitié des ninjas de la ville fut blessée. Près d'une quinzaine furent tués et quelques uns ont tout bonnement disparu ! Au quartier général, les choses n'étaient pas bien bien jolies, tu t'imagines... Ça courait de tous les côtés comme des poules sans têtes ! Et Yondaime... Oh ! Pauvre jeune Minato au coeur brisé... Lors de l'attaque, cela faisait à peine 2 semaines que la mère de son fils était partie Dieu seul sait où. Minato était effondré. Jamais je n'avais vu un être humain aussi ravagé par le chagrin, c'était triste à voir... Enfin le fait est qu'il avait beau être Hokage, le status ne lui servait à rien s'il n'était pas en état de combattre ! Il est pourtant allé affronter le renard géant et, au bout de quelques heures, ils ont fini par s'entre-tuer... Quelle triste fin. On peut conclure de tout ça que Konoha a perdu son enfant prodige à cause d'une femme... Il va sans aucun doute que Minato n'aurait fait qu'une bouchée de cette saloperie de bestiole s'il avait été dans son état normal, tout le monde vous le dira ! Oui mam'zelle ! On ne l'a pas nommé Yondaime pour rien, ce cher petit ! Paix à son âme...

La rouquine n'avait pas remué ne serait-ce qu'un sourcil durant tout le récit. Son visage était neutre et inexpresif, mais Mme Matsumoto éprouvait un certain malaise à le regarder. Il y avait quelque chose de terrible dans ces traits sans compassion, quelque chose qui rappelle le calme trompeur d'une nuit d'été. Lorsque la jeune étrangère prit la parole, ce fut d'une voix brisée qui surprit son interlocutrice.

- Et son fils, Naruto ? Que lui est-il arrivé ?

Le visage de Mme Matsumoto s'assombrit.

- Hmmm, le petit Naruto... Lors de l'attaque du Kyuubi, il n'était encore qu'un nourisson et... nous n'avons pas vraiment le droit d'en parler, surtout pas aux étrangers ! Mais il va bien, je suppose... Sarutobi essait de le contenir comme il peut... Il a déjà commencé ses études à l'Académie mais il est loin d'être aussi doué que son papa... Enfin, si vous voulez le rencontrer, c'est là qu'il se trouve !

Mme Matsumoto vit la jeune femme fermer les yeux un instant, puis elle les rouvrit, arborant le sourire le plus triste que la vieille ait vu de toute sa longue existence.

- Non, ça ira... je crois qu'il vaut mieux que... je reste éloignée de Naruto.

La vieille dame l'observa, interloquée.

- Oui, continua l'étrangère qui ne s'adressait à personne en particulier. Je ne mérite pas d'être en sa présence...

Le silence se fit un instant, ce qui était chose rare avec une femme comme Mme Matsumoto, particulièrement mal engueulée. Puis, au bout d'un moment, la jeune étrangère s'inclina légèrement, la remercia et s'éloigna, son sac toujours sur l'épaule.

Mme Matsumoto la regarda partir tandis que le chat siamois s'approchait d'elle. Il se mit à se frotter sur ses jambes en miaulant.

- Quelle drôle de personne... marmonna la vieille femme alors que la chevelure de feu s'éloignait tranquillement jusqu'à devenir un petit point rouge à l'horizon.