Chapitre 5 : Si tu veux la paix, prépare la guerre
Il est trois ou quatre heures du matin. Avec plus ou moins d'assurance ou d'approximation. C'est qu'elle suppose en tout cas. La soirée bas son plein, dans l'étage vip du Outsider. C'est parmi les clubs tokyoïtes, l'un des plus côtés, réputé pour sa clientèle très jeune, et très agitée. Ils se sont donné rendez-vous au quatrième étage de la boîte, l'étage plus secret et discret où les habitués les plus aisés (ou ceux qui ont les amis les plus riches, bien sûr) se retrouvent régulièrement. Elle est là, allongée lascivement sur la longue banquette tapissée de cuir blanc, entre deux couples d'un soir particulièrement occupés. Elle est là et elle rit, elle sourit en observant tout ce beau monde embourbé dans sa décadence.
Sinead Wallace a 17 ans - son âge étant le petit détail que tout le monde ignore -, d'origine belgo-irlandaise, sans aucune attache familiale dans cette ville, autre qu'un grand frère obsédé par quelque magouille pas nette, on pourrait véritablement se demander ce qu'elle fou à Tokyo. Et bien elle aussi, elle se le demande, de temps en temps, lorsqu'à six heures du matin elle rentre chez elle, l'air de rien, frigorifiée dans un ensemble toujours trop court quelque soit la saison. Sinead est de taille moyenne, un teint très clair parsemé de légères tâches de rousseur, qui contraste parfaitement avec la couleur sombre de ses cheveux brun coupés en un carré à frange très Pulp Fiction. Ses yeux sont clairs, d'un vert quasi translucide, et taillés en amande. Lorsqu'elle rehausse le tout de noir, elle donne l'air d'être aussi fragile qu'une poupée, petite chose maigre et saugrenue, qui passe ses nuits dans les clubs les plus hardcore de la ville. Petite chose qui sait y faire avec les hommes, et les femmes aussi d'ailleurs.
Sinead est une sacrée manipulatrice, il faut le dire. Si elle y met un peu du sien, elle peut toujours se débrouiller pour obtenir tout ce qu'elle désire : argent, relations, divertissement, sexe, et caetera. Sinead n'est pas une professionnelle, même si beaucoup se posent la question sur son métier, elle se contente de profiter. Bêtement, et de manière totalement inconsciente, dans un milieu de bourgeois désœuvrés, aveuglés par un sentiment de toute puissance sans limite, elle évolue comme un poisson dans l'eau. Sinead n'est pas riche, loin de là, elle fait semblant, et c'est suffisant. Son physique plutôt agréable et original, mêlé à son caractère complètement fou et sociable maintiennent l'illusion et lui ouvrent les portes des lieux les plus branchés du pays en un claquement de doigts.
Ce soir, elle est donc à l'Outsider, n'étant pas d'humeur à assouvir les besoin d'un mâle à la queue inversement proportionnelle à son égo, elle se contente d'observer, rendue légère par les shoots de vodka-pomme avalés une ou deux heures plus tôt.
Elle est tranquille, enfin jusqu'à ce qu'il arrive. Un mètre quatre-vingt de muscle, une aura charismatique, et malgré un visage marqué par la rage et la puissance qui l'habite, un charme fou et un peu sauvage. Un charme certain, oui, qui l'a déjà fait succomber, mais dont aujourd'hui elle sait pertinemment qu'elle doit se méfier. Et puis surtout, il n'a rien à faire ici, dans ce coin de la ville. Kurosaki est un voyou. Il a son âge, même si il fait dix ans de plus à première vue. cogné, ses battre, dirigé, il a ça dans le sens, et s'y exerce impitoyablement depuis toujours. Aujourd'hui, si ce qu'on lui a raconté est vrai, il est devenu le boss d'un gros lycée de brute à l'autre bout de la ville. Il se bat dans les rues, pour des guerres de territoires aussi vaines que violentes.
Il l'a vue, presque immédiatement, et tout de suite s'est dirigé vers elle. Il est accompagné de deux de ses lieutenants, loin d'être aussi impressionnants que lui, mais tout de même. Sinead fronce les sourcils, parce que c'est étrange. Il vient vers elle, comme si... - Je te cherchais, lui souffle-t-il à l'oreille, après l'avoir attirée vers lui brusquement.
- Qu'est-ce que tu me veux ? répond-elle à la volée, aussi sèche que peu rassurée.
Elle sent son sourire, alors qu'il enfouit son nez dans ses cheveux, et qu'il prend une profonde inspiration, resserrant du même coup sa prise sur la taille fine de la jeune fille.
- Ca fait longtemps, pas vrai ? murmure-t-il doucement, son souffle chaud allant frapper sa peau frissonnante.
- C'est pas pour ça que t'es venu, Kurosaki.
Elle dit ça tout en essayant de s'écarter, inutilement bien sûr. Tant qu'il ne l'aura pas permis, elle ne s'en ira pas. Cependant, il consent à redresser son visage, jusqu'à pouvoir fixer durement Sinead du regard. Elle commence a avoir peur, même si elle n'en laisse rien paraître.
- Toujours aussi directe, hein.
Elle ne réplique pas, attendant la suite.
- Alors je vais être direct moi aussi, mais d'abord, on sort.
Joignant le geste à la parole, il prend la direction du couloir, ignorant les regards insistants d'une partie en pas tout à fait déchirée de l'assemblée. Il ne lui laisse même pas la possibilité de marcher, préférant la porter à moitié, tandis qu'ils se rapprochent des escalier. Là, il l'a laisse passer devant, toujours une main sur sa taille, lui retirant tout espoir de fuite. Ils montent, jusqu'à arriver à un énorme balcon aménagé. Alors, il l'attrape par les épaules, et la plaque brusquement contre le mur.
- Tu es la seule personne en qui elle a confiance qui ne fasse pas partie des Kamikaze, pas vrai, Sinead.
La brune écarquille les yeux de surprise, en entendant ces mots, prononcés d'un ton rageur. Mais bien vite, elle se reprend, et détourne le regard tout en marmonnant :
- J'vois pas de quoi tu parles.
- Tu sais parfaitement de quoi je parle. Et je sais que tu es au courant de son retour. Alors tu vas me dire où je peux la trouver.
- J'en sais rien, crache-t-elle, sur les nerfs.
Il se rapproche une nouvelle fois de son visage, de plus en plus menaçant, se collant ostensiblement et durement au corps frèle de l'adolescente :
- Te fous pas de moi, Sinead. La rumeur dit que Kane est entrée à Suzuran, et qu'elle va s'allier avec les Corbeaux.
Sinead a vraiment peur maintenant, maintenant qu'elle est sure que c'est bien d'elle qu'il parle. Kane, Kane des Kamikaze, Kane la rebelle, la combattante, qui lui a apprise que les femmes pouvaient être aussi fières que les hommes, et qu'on avait pas besoin de posséder un pénis pour avoir des couilles. Kane qu'elle avait rencontré deux ans plus tôt, à l'époque où elles sortaient toutes les deux en même temps, sans le savoir, avec Kurosaki. Celle qui l'avait convaincue que, plutôt que de se crêper le chignon pour un connard, c'était lui qui devait souffrir. Lui qui avait probablement connu la pire humiliation de sa vie, et qui, comme sa main confortablement installée sur ses fesses le prouve, ne s'en est toujours pas remis.
- Vous étiez bien copines, l'année dernière, non ? En tout cas, moi je ne l'ai pas oubliée, toi non plus, d'ailleurs... On a encore des comptes à régler, pas vrai Sinead ?
Si Kane était à sa place, elle aurait répondu, probablement d'un crachat bien sentit sur son visage de porc, au risque de s'en prendre plein la tronche ensuite, vu la différence de gabarit. Sauf que Kane n'est pas là, que Sinead est une trouillarde et qu'elle ne connait strictement rien à la baston.
- J...j'en sais rien, Kurosaki. On... on s'est disputées juste avant qu'elle parte, et j'ai pas eut de nouvelles depuis, alors...
Alors sa voix hésitante s'éteint, tandis que Kurosaki la dévisage attentivement, cherchant la faiblesse dans son regard, qui prouverait qu'elle ment. Mais non, visiblement non, elle dit la vérité, puisqu'il la relâche brusquement. Et tandis qu'elle s'écroule lourdement sur le sol, il lance à ses deux acolytes, qui patiente dans la cage d'escalier :
- On y va, elle sait qu'elle a encore trop à perdre pour me mentir.
- Je veux que tu me dises absolument tout ce que tu sais sur ce lycée, Izaki, comment ça marche, qui dirige quoi, et comment des Premières ont pu prendre le toit.
Izaki sourit, de son éternel demi-sourire bourré d'assurance, tout en caressant discrètement la peau nue de Kane, de la nuque, jusqu'à reins. Elle a dit ça, tout se redressant brusquement du matelas où ils viennent de faire l'amour, tout en allumant fébrilement une clope. - Alors ?, insiste-t-elle, l'acier de ses yeux braqué vers lui.
Ils ont eut vite fait de reprendre leurs vieilles habitudes, de retour au lycée. Kane est plutôt de bonne humeur ces derniers temps, depuis le soir où, selon Natsuo, elle s'est arrangée avec Serizawa, sur sa place chez les corbeaux. C'est elle qui est allée vers lui le matin-même, féline et séductrice comme toujours, l'embrassant langoureusement à l'instant où ils s'étaient retrouvés seuls. Et avant que qui que ce soit n'ai le temps de les surprendre, elle s'était écartée pour lui souffler, mutine et tentatrice : "On finit ça au hangar ?".
Kane n'aime pas emmener des hommes chez elle, tout simplement parce qu'elle vit avec son frère, et qu'elle n'a pas très envie qu'il soit au courant des détails de sa vie sexuelle. Elle n'est pas non-plus très partisante pour aller chez les autres, question de confiance et de bon sens élémentaire, probablement. D'habitude, elle fait tout sur place, love hotel, toilettes ou vestiaires feront toujours l'affaire. Mais Izaki est un ancien des Kamikaze, c'est pour cette raison qu'elle lui fait confiance, et qu'elle l'invite là-bas. Le hangar est leur quartier général, cadeau d'un mafieux à qui la bande a rendu un grand service, ils l'ont aménagé de manière à ce que, en as de besoin, on puisse y vivre... Ou plus si affinité.
Ils sont sortit ensembles vers la fin du collège, une histoire d'une semaine, ou deux peut-être, Izaki avait à l'époque l'avantage de l'attrait de la nouveauté, pour une Kane particulièrement volage. Mais comme ce genre d'intérêt ne dure jamais bien longtemps, elle avait eut tôt fait de le quitter pour un quelconque chef de gang, comme elle adore s'en faire. Cependant, ils avaient continué à se voir, et à coucher ensemble régulièrement, leur relation se muant progressivement en une profonde et paisible amitié.
Izaki ne se presse pas pour répondre à la question de Kane, réfléchissante longuement à ce qu'il va dire, tout en laissant courir son doigt sur le corps de la jeune femme.
- Hm... Tu as entendu parler de ce qu'il s'est passé pendant la dernière guerre entre Housen et Suzuran ?
- Plus ou moins... Votre boss a tué le leur, c'est ça ?
- Ouais, et bah tout ses anciens lieutenants se battent depuis pour la succession, alors c'était vraiment le chaos au lycée, jusqu'à que nous, les Premières, on décide de s'unir provisoirement, pour garder une sorte de front unis, pour défendre le lycée au cas ou.
- Mouais... Et votre chef, c'est Serizawa, c'est ça ? - Plus ou moins, on a pas vraiment de chef... En tout cas, je le considère pas comme un chef : dès que les Terminales auront foutu le camps, la guerre recommencera.
- Et en cas d'attaque extérieure... Saito par exemple... tout le lycée est capable de s'unir derrière vous ?
- Les trois quart je dirais. Personnellement, j'ai de l'influence sur tout le collège, Serizawa et ses lieutenants possèdent la majorité des Premières, et les Secondes suivront les plus forts, pareil pour ce qu'il reste des Terminales. Mais pourquoi tu parles de Saito ? T'es au courant de quelque chose ?
- Faudrait être aveugle pour pas remarquer qu'ils préparent la guerre. Je connais bien leur boss, Kurosaki est un de mes ex, et je sais que même si les Crows sont forts, désunis face à lui, ils ont peu de chance de gagner.
- "Nous" aurions peu de chance de gagner, Kane, "nous". Tu es à Suzuran, maintenant, surtout si ce que Natsu m'a dit est vrai. Elle se retourne brusquement vers lui, les sourcils froncés, la mine boudeuse.
- Et qu'est-ce qu'il a encore dit celui-là ?
- Que tu as passé un marché avec Serizawa, que maintenant tu es sous ses ordres. Leurs regards se croisent, tandis que le silence se fait dans cette improvisation de chambre, dans celui d'Izaki, l'attente d'une réponse muette à la question qu'il a laissé entendre : vas-tu te soumettre à lui ? Vas-tu me trahir, et trahir les tiens en le rejoignant ? Mais elle se semble pas d'humeur à lui répondre, se contentant d'un reniflement hautain, accompagné d'un champignon de fumée rageur. Quelqu'un frappe à la porte.
- Quoi ? demande-t-elle, l'ennui clairement perceptible dans sa voix.
- Pas pour vous déranger, ricane Hitomi de l'autre côté, mais y a quelqu'un pour toi, Kane.
- Si c'est mon frère dit lui d'aller se faire foutre une deuxième fois.
- C'est pas ton frère, Kane.
Elle pousse alors un soupir à fendre l'âme, se jette sur Izaki pour l'embrasser une dernière fois, puis se redresse brusquement et se met à la recherche de ses vêtements, tandis que le faux blond fait de même, mais plus lentement. Une jolie européenne de leur âge se tient derrière Hitomi, visiblement très mal à l'aise, tortillant avec nervosité les franges de son sac à main d'une quelconque grande marque, et frottant le talon aiguille de ses chaussures contre ses petits mollets, en recouverts des mêmes collant que la veille.
- Sinead ?
Kane semble vraiment très étonnée, d'abord par ce genre de tenue très bourgeoise qu'elle ne connaissait pas à cette fille, et ensuite par sa présence tout simplement. Mais la surprise laisse rapidement place à la colère, à mesure que Kane se rappelle pourquoi elle ne l'a pas vue depuis longtemps.
- Qu'est-ce que tu fous là, toi ? J'pensais que tu voulais plus jamais entendre parler de moi ?
- Les disputent de gamines ne tiennent, plus Kane. Kurosaki est venu me voir cette nuit, et il te cherche. C'est vrai cette histoire de Suzuran ? Tu vas vraiment te battre avec eux, contre lui ? Tu sais qu'il t'en veut à mort, non ?
Kane hésite entre sourire, parce que Sinead est de nouveau son amie, et pousser un long soupir d'exaspération : tous les mêmes ces mecs, incapables de supporter de se faire jeter par deux meufs en même temps. Il va falloir qu'elle s'en occupe encore une fois, si elle veut la paix.