III
Quand je me retournais pour annoncer notre destination à Nicola, elle suivait d'un air un peu trop innocent l'imbécile au thé vert. Elle lui souriait, se passait une main pâle dans les cheveux et cherchait manifestement à l'attirer dans un coin sombre. Catastrophée, j'analysais la situation : face à un vampire, je n'avais aucune chance de remporter un combat. D'ailleurs, un affrontement ici n'était même pas envisageable, et je n'allais pas me battre contre Nicola ! MAIS QU'EST-CE QU'ELLE FOUTAIT ?
Je m'avançais vers elle, l'air dégagé.
- Nicola, tu viens ? J'ai trouvé une destinat...
- Je reste ici, claqua sa voix.
Son ton était dur et froid, un ton que je ne lui connaissais pas. Thé vert nous sourit d'un air incertain, puis s'éloigna de son pas faible d'humain.
- Qu'est-ce qui te prend ? Sifflai-je furieuse, tu allais tuer ce pauvre humain !
- Et alors ? C'est naturel ! J'en ai marre de cette vie insipide, stupide. Je me tire, Nessie.
Je lui pris le bras, la secouais.
- Qu'est-ce que tu racontes ? Tu ne peux pas...
- Et si. C'est aussi simple que ça. Et un conseil, ma belle : barre-toi aussi avant de te figer d'ennui. Jacob et toi méritez mieux que ça.
Elle se dégagea avec facilité, m'offrit un dernier sourire avant de partir d'un pas léger, de disparaître dans la foule. Nicola. Nicola venait au régime « carnivore ». Elle nous quittait. Ces mots m'écrasèrent.
Je partis chercher en urgence un aller simple pour Paris.
OoOoOoO
Le moteur de l'avion me vrillait les tympans même avec des boules quiès : j'entendais chacune de ses rotations, ses soubresauts et loupés. Posant ma tête endolorie sur le coussin de première classe, je fermai les yeux. L'euphorie commençait à éclore. Mon esprit errait dans la brume mais un picotement au creux de mon ventre, un tiraillement délicieux agitaient mes pensées.
L'atterrissage fut légèrement angoissant. A ce que j'avais pu comprendre de la conversation des deux pilotes, la brume empêchait de se poser correctement. J'étais presque sûre de m'en tirer, pourtant une subtile peur m'envahit. J'étais seule, parfaitement seule dans un boeing 747 qui menaçait de s'écraser.
Mais plus que pour moi, mon angoisse se dirigeait vers tous les humains à bord de l'appareil. Les enfants qui jouaient aux agents secrets en seconde classe, le vieux couple que se tenait la main deux rangs derrière, la dame au sourire doux devant moi. Et ceux-là ? S'ils mourraient ? Avaient-ils tous une famille ? Avaient-ils leur Jacob ? Et, plus trivialement, résisterais-je entourée de corps ensanglantés ?
Mes stupides divagations se poursuivirent jusqu'à ce que l'appareil se pose sans aucune difficulté et je vis tous ces gens de qui je m'étais sentie proche se fondre dans l'anonymat de l'aéroport Roissy-Charles de Gaulle. L'excitation me gagna.
J'y étais ! Paris ! J'imaginais la rage de tante Alice si elle me voyait !
Enfin, pour l'instant la ville Lumière ressemblait à un aéroport affreusement commun et malodorant. Le parfum du kérosène imprégnait littéralement les murs et la foule de touristes, bien plus importante qu'à Portland, charriait des effluves attirantes comme repoussantes : sang et transpiration.
Je me dirigeais vers l'endroit où l'on pouvait changer ses devises. L'employé parlait anglais, mais si mal que je continuais l'échange en français, langue que je maîtrisais parfaitement-ainsi que l'italien, l'arabe et le japonais. Je considérais que c'était là les quatre plus belles langues au monde.
A un stand prévu à cet effet, je réservais une suite au Crillon. Le décalage horaire ne me perturbait évidemment pas. Ici, il était 18h00. J'avais environ une heure pour m'acheter des affaires.
Mon dieu ! J'allais faire les boutiques à Paris ! Un sourire irrésistible prit possession de mes lèvres, je trouvai un taxi qui me laissa dans le VIIIe arrondissement. J'ouvrais grand les yeux, tournant lentement sur moi-même. L'esthétique de la ville me ravissait.
Cette pierre blonde émouvante, ce sentiment d'ancienneté, ces élégants bâtiments empreints d'histoire...Je n'avais pas rendu justice à Paris. Elle était aussi belle qu'on le disait.
Mes bottines Fendi me guidaient au fil des rues, battant à peine les pavés. Les passant me dévisageaient. Depuis ma prime enfance, ma beauté était l'objet d'une admiration sans faille. Je l'ai toujours prise pour acquise, un fondement de mon être. A défaut d'autre chose, Nessie Cullen était belle.
Je finis par déboucher avenue Montaigne, dont tante Rose m'avait si souvent parlée. Je compris en découvrant toutes nos enseignes favorites. Mes jolis yeux parcoururent les noms de Chanel, Christian Dior, Louis Vuitton, Versace, Fendi, Bulgari, Celine, Emilio Pucci, Chloé...
Je franchis les portes de la première boutique à ma portée. Les vendeuse gravitaient autour de moi, fascinées. Dans le miroir, je me voyais : délicate, les yeux chocolat envoûtants, le visage en bouton de rose, les délicieuses boucles courtes, cuivrées, comme arrosées de soleil, qui parcouraient ma tête monstrueusement belle. Ma taille souple fut serrée, pincée, enrobée de soie, cuir, coton. Jupes bohémienne et jeans serrés, marinière ou veste de smoking, boots taupe et trois-quart nacré : tout me flattait.
- Je prendrai tout, annonçais-je, boutique après boutique. Vous livrerez au Crillon, suite de Mademoiselle Cullen.
Ma bouche ourlée sourit dans la vitrine d'un libraire rue Faubourg Saint-Honoré. Celui-ci releva la tête et me sourit en retour : j'entrai. L'odeur du papier neuf m'avait toujours ravie, quand Bella me traînait dans des librairies.
Je volais entre les rayons, badine, m'arrêtant pour lire un résumé, admirer une couverture. Je m'arrêtai sur une anthologie de poésie française.
« 500 ans d'Amour en poésie »
...Exactement ce dont j'avais besoin.
Je repris un taxi pour me rendre au Crillon, mais les postillons du conducteur sur la pluie et le beau temps me gâchaient la vue.
- Et voilà, ma charmante demoiselle.
J'inspirais profondément -odeur de sang- et me tus pour ne pas l'assassiner.
Il me déposa sur le parvis de l'hôtel, je ne lui laissais pas de pourboire.
Le Crillon, le prestigieux hôtel se dressait devant moi.
Enfin un peu de luxe et de tranquillité.
- Nessie Cullen. J'ai réservé à l'aéroport.
Le réceptionniste me retourna un regard admiratif.
- Oui, effectivement...tenez Mademoiselle Cullen. Vous occupez la suite Impériale. Je vous souhaite...un excellent séjour au Crillon.
La suite était claire et spacieuse, le mobilier style Louis XV. Je me sentis un peu seule, pour la deuxième fois de la journée.
« Qu'est-ce que je fais ici ? »
Après avoir dîné dans ma chambre, je pris une douche brûlante, m'enveloppai dans une nuisette pêche et m'endormis.
Jacob ouvrit les yeux.
Lovée contre lui comme un petit chaton, j'étais bien. Il portait du noir. Le polo Yves Saint Laurent que j'avais aperçu dans une vitrine cette après-midi. Alors je sus que je rêvais. C'était sans importance, Jacob était sublime. Et il avait cet éclat dans les yeux qui me rendait réelle. Oui, si j'existais c'est uniquement parce que Jacob me regardait ainsi.
Mais cette fois était différente. Il me dévisageait comme s'il me déshabillait du regard. Je frissonnai. Ses yeux noir brillaient dans la pénombre, une lumière ambrée- un feu ?- flattait sa peau de cuivre et offrait un troublant jeu d'ombres avec les replis de son corps. Et je voulais qu'il me... Nos corps chauds se frôlaient, s'attiraient comme deux aimants.
- Pas maintenant, chuchota-t-il de sa voix rauque, tu n'es pas prête.
- Si, implorai-je , maintenant !
Alors il disparut.
Je me réveillai en sueur avec une drôle de chaleur dans le ventre et une énorme envie de pleurer.
Quelque chose commença à s'écouler en moi, gênant ma respiration.
Appuyée sur les mains, je regardais autour de moi. Les dizaines de sacs d'affaires qui m'avaient été livrés, la suite « Impériale ».
Me trouvais pathétique.
J'enfilai un pantalon corsaire noir et une tunique tilleul, pris mon veston Miu Miu marron glacé, mon sac bandoulière vintage préféré et mon livre.
Je partis.
Et j'errais dans les rues de Paris, à trois heures du matin. Complètement éveillée et profitant de chaque son, chaque odeur, pour tisser la parfaite toile de sensations qui formerait un souvenir unique.
En dérivant un peu, je m'étais retrouvée dans le XVIIIe arrondissement. Une vibration de ukulélé me parvint. L'incongruité de l'instrument ajoutait au charme de la nuit, en cristallisait l'enchantement .
Je finis par débusquer sa provenance : une place éclairée par les néons d'un kebab. Sur les marches de la place, le musicien accroupi, la tête penchée sur son instrument. Quelques personnes s'étaient assises et semblaient rêver avec lui. Silencieusement, je m'approchais à mon tour. Un cœur battait en rythme avec la musique, un battement qui me semblait familier, agrémenté d'un parfum...
Thé vert !
Il releva la tête à ce moment, me dévisagea sans surprise et retourna à son instrument.
Glace.
Jamais je n'avais laissé qui que se soit indifférent.
Je tombai contre un mur. La nuit était là, m'enveloppait de sa tiédeur sombre et odorante. Je m'agrippai au mur, comme pour en greffer la réalité dans la paume de ma main et la pulpe de mes doigts. Je fus prise de vertiges. La chose qui s'écoulait en moi s'intensifia, envoûtante musique née entre ma gorge et mon ventre, plainte lancinante qui me coupait le souffle et m'écrasait lentement.
Je savais ce qu'il en était.
Concentrée à faire fuir cette douleur, je ne réalisais pas qu'on s'adressait à moi en anglais.
- Princesse Sissi ? Tout va bien ?
- Seigneur.
Mais lorsque je relevai la tête et vis, pour la première fois depuis que j'avais quitté ma famille, une parfaite sincérité et une gentillesse désintéressée, je sortis le sourire le plus convaincant que j'avais en réserve.
- Allez, amène-toi.
Sans regarder si j'acceptais, il tourna les talons et partit, son instrument à la main. Oh, seigneur. Ce mec était un cas désespéré. Mais je devais en être un aussi, puisque je le suivis.
- Je m'appelle Dave, me lança-t-il par dessus de son épaule.
- Nessie.
- Haha, j'étais pas loin ! Et qu'est-ce que tu viens faire à Paris, princesse Nessissie ?
Je soupirais mais pris le parti de sourire. Bâillonnais la peste.
- Je ne sais pas.
- Comme nous tous !
Il parlait avec une voix rieuse, un peu nasillarde. Il marchait rapidement- pour un humain.
- Regarde, moi : je sais ce que je dois faire et surtout pourquoi je dois le faire, il n'empêche, j'ai très envie de me tirer très loin, voir de me tirer une balle.
Allez, parle, dis quelque chose. Je serrais les dents de toutes mes forces. Thé vert marchait toujours devant.
- Et qu'est-ce que vous venez faire en France ?
- Devenir papa.
Il avait l'air jeune.
- J'ai vingt-six ans, mais franchement j'ai l'impression d'être toujours le mec que j'étais à seize - un vrai petit con.
- Vous n'avez pas le choix.
- On a toujours le choix.
- Vous aimez la mère ?
- C'est peut-être horrible de dire ça, mais si je ne l'aimais pas à ce point, ce gosse n'aurait jamais entendu parler de moi. Tu ne peux pas imaginer à quel point je l'aime. Moi non plus, d'ailleurs.
- Je crois que je peux.
Mes poumons continuèrent de s'écraser, changer de sujet.
- Elle habite Paris ?
- Non, le sud de la France. Viens, si tu veux.
- ...
- Quand je ne sais pas quoi faire, je bouge et en général ça marche.
- En gros, changer de pièce t'éloignera de l'odeur des couches?
- Mouais on se tait, hein ?
Il avait une tête tellement comique que je souris.
- C'est ça, marre-toi, t'es vraiment plus jolie quand tu ris.
Je m'arrêtai.
- Parce que je ne le suis pas, sinon ?
- Ne te vexe pas, sourit-il.
- Je ne suis pas vexée. C'était juste...inélégant de faire cette remarque.
Il ricana.
- Et vlan ! Chassez la princesse, elle revient au galop.
- Tu oses me juger ? T'es juste un gros lâche qui veut se casser en laissant la femme qu'il aime élever toute seule son enfant !
- Qu'est-ce que tu connais à l'amour, princesse ?
- ...
Je tourne les talons, ma poitrine tellement comprimée que les larmes coulent sans prévenir, arrosant mes joues, ma tunique, ma veste, mes mains.
- Alors...tu viens avec moi, ou bien?
Thé vert me regardait et faisait semblant d'ignorer que je pleurais. Lui, un être délicat ?
- Je viens.
Nous nous enfonçâmes dans les ténèbres d'un dédale de rues glauques.
Au dessus de nous disparut la triste lune parisienne.
OoOoOoOoO
Doum-doum doum-doum doum-doum doum...
Un solo de basse me tira lentement du sommeil. Le ronronnement d'un moteur m'apprit que j'étais dans une voiture, les effluves de thé vert, d'orange et de goudron brûlant me renseignèrent avant d'avoir ouvert les yeux sur l'identité des personnes se trouvant à coté de moi ; ma perception du soleil, l'heure qu'il était, la trajectoire du vent (sud-sud est), de la région dans laquelle je me trouvais.
Burning Spears, Dave, Raffin, autoroute, midi et demi, sud de la France.
J'ouvris les yeux.
- Bien dormi, princesse ?
Dave me sourit dans le rétroviseur, la Vieille Orange conduisait un bras posé sur la portière.
Hier soir, Dave m'avait emmenée chez Jimmy Raffin, un petit brun maigrichon à l'appartement crasseux. Et qui empestait l'antique écorce d'orange. J'étais tellement fatiguée que je m'étais assoupie sur le futon défoncé, tentant d'oublier le mal qui m'oppressait.
Peine perdue.
Semblant augmenter à chaque pulsation trop rapide de mon cœur, une rhapsodie m'étouffait lentement, dans une transe odieuse qui dura jusqu'au petit matin.
Je me relevai précautionneusement : la douleur s'était suffisamment calmée pour que je l'ignore. Je me passais une main dans les cheveux : mon Dieu ce que j'étais sale ! Ma tunique Chloé était chiffonnée comme une vieille salade.
Je m'en fichais.
Je me sentis seule, soudain.
Je refermais les yeux.
Le malaise augmenta. Un peu plus. Je n'allais pas pouvoir ten...
- Princesse ? Tout va comme tu veux ? T'aimes pas Burning Spear ?
- Je...je préfère le rock.
- Les princesses préfèrent le rock ? Okay, Okay, ne me fais pas ces yeux là, tu sais bien que ça me rend fou... Jimmy, as-tu rock musique ? Demanda-t-il dans un français approximatif.
- Euuuh, oui. Du rock français.
- Ça existe ? Se marra Dave. Bon, on va voir si c'est écoutable.
Quelque chose en toi,
Ne tourne pas rond...
« Putain... »
En fait, il s'avéra que la chanson, plus tonique ensuite me redonna le sourire et éloigna pour un temps l'envoûtante douleur.
Nous nous arrêtâmes plusieurs fois dans les endroits les plus sordides que j'eusse jamais vu. Raffin appelait ça des « aires d'autoroute ».
Je lâchais prise. Qu'est-ce que je fais là ?
Aucune idée.
Sur la route, j'achetais deux bermudas et deux t-shirts.
Vers une heure du matin la voiture s'arrêta après avoir traversé un village endormi.
Sur le pas d'une ferme en pierre se tenait un femme souriante, un portable à la main. Elle était grande et étrangement filiforme pour son état. Son chandail rose troué contrastait avec le noir presque bleu de sa peau. Son sourire éclatant semblait flotter dans la nuit. Elle me regarda de ses admirables yeux noirs et, pour un temps, la souffrance s'estompa.
- Salut Nina !
Jimmy s'était avancé et lui claquait une, deux, trois bises. Je m'avançais à mon tour, lui tendis une main qu'elle serra doucement. Avant d'être accaparée par Dave. Pour la première fois depuis que je l'avais rencontré, il n'avait l'air ni moqueur, ni nonchalant. On aurait dit...un adulte. Un adulte presque beau et sûr de lui. C'est en anglais qu'ils se parlèrent.
- Bonjour ma Promise.
- Bonsoir, sourit-elle
Ils s'embrassèrent joliment.
La maison était chaleureuse et sentait...Nina. La Rubus Fruticosus, le white spirit et les confitures.
L'odeur m'apaisa quelques instants. Avant que le feu ne reprenne, intact.
Un séjour en vieille pierre, des toiles et des tissus partout ; une maison d'artiste.
Jimmy Raffin avançait en habitué des lieux. Il posa sa petite personne sur un...canapé ? Et ferma les yeux d'aise.
- Vous voulez boire quelque chose ? S'enquit Nina
Sa grossesse la ralentissait-elle ou bien était-elle d'un naturel zen ? Il me semblait que même pour une humaine, elle était lente.
- Non merci, je préfère me coucher.
Nina me montra avec bonne grâce une minuscule chambre en travaux. Quand elle referma la porte en me souhaitant bonne nuit, je réalisais qu'elle ne m'avait même pas demandé qui j'étais, ni ce que je venais faire ici. Ce devait être une habitude de Dave, de ramasser aux quatre vents.
Je m'allongeais sur ce qui ressemblait à un lit, sans me changer. La douleur se diffusa dans mes veines. Je mordis mon oreiller -bruits de déchirements- pour m'empêcher de hurler.
Après une demi-heure, les bras engourdis à force de les crisper, je renonçais à dormir. J'avais besoin de compagnie. Seule, je ne sais pas ce que...
Des bruits provenaient du salon.
Personne ne se retourna lorsque j'y pénétrai. Je me posai à côté de Raffin, sur une antiquité qui ressemblait à un pouf géant. Les amoureux se tenaient en face de nous, installés dans le sofa. J'observais Dave penché sur son xylophone égrener une douce mélodie, les yeux rivés vers Nina. Jimmy Raffin, les cheveux en pétard, le visage pâle semblait avoir un problème avec son ordinateur. Je regardais par dessus son épaule. Il tentait de résoudre un algorithme cryptant un fichier.
Et je...je n'y arrivais pas plus que lui.
L'étonnement fit rage avec l'énervement, avant de l'emporter.
Un ridicule algorithme ?
- Poussez-vous, s'il-vous-plaît.
L'abruti tombe du pouf, stupéfait. Les chiffres clignotent devant mes yeux, j'inspire. Pose mes doigts sur le clavier délabré, le cerveau en ébullition.
Quatre minutes. J'avais eu besoins de quatre longues minutes.
Je retombai sur le pouf, mâchoire serrée, bras croisés.
Ils me regardèrent et le silence nous enveloppa, compact et poisseux.
- Vous avez un problème ? Siffla ma bouche
Jimmy Raffin cligna bien dix-sept fois ses yeux myopes. Les lentilles lui en tombaient presque.
- Tu...t'as résolu le problème en cinq minutes ?
Je me pinçai les lèvres.
- T'es..t'es un genre de génie, ou quoi ?
Et merde.
Dave m'examinait, souriant. Nina aussi. Ils étaient plus intelligents que je ne l'aurais pensé. Plus beaux, aussi...ils étaient...
- Alors ? Insista Vieille orange
- ...
- Laisse-la, Jimmy. Tout le monde a le droit à son petit secret.
- Mais vous avez vu ça ? Un fichier crypté par Larcester333 ! Moi je suis content quand j'arrive à ne pas dépasser l'heure !
- Alors sois poli et remercie-la.
Nina. Ses grands yeux d'un marron foncé presque noir m'interrogeaient. Je brise notre conversation informulée.
Oubliant ce merdier, le tonnerre des émotions désagréables à l'intérieur de moi, les yeux qui m'observaient et les milliers de kilomètres qui me séparaient de lui, j'ouvris mon anthologie et me plongeais dans lecture de tous ces poètes français qui avaient su souffrir avec plus de talent que moi.
«Il est des loups de toute sorte
Je connais le plus inhumain
Mon cœur que le diable l'emporte
Et qu'il le dépose à sa porte
N'est plus qu'un jouet dans sa main »
...
Le lendemain matin, la maison semblait calme. Je n'entendais que les battements réguliers d'un cœur humain et celui d'un animal – un chat, d'après l'odeur. Je m'observais avec dégoût. J'avais dormis dans mes vêtements. Avec des gestes lents, je tirai deux fripes de mon sac et montai vers ce que je savais être une salle de bain minuscule. Sous l'eau brûlante, je serrais mes bras autour de moi. J'ai froid.
Après m'être rhabillée, je tournai la tête vers le miroir.
Réflexe stupide.
Pour la première fois de ma vie, je ne ressemblais à rien. J'avais les yeux éteints, quoique brillants et rouges, le teint hâve, mes cheveux courts me faisaient ressembler à un chaton noyé.
Aaah, l'amour !
Dans le salon, personne. L'idée même de petit-déjeuner me donna envie de vomir. J'étais seule. Encore. Je sortis dans le jardin, le vent frais me caressa le visage. Le pouls de la maîtresse de maison émetait un son assourdi depuis la grange.
J'ouvris la porte en bois clouté.
Nina se trouvait au centre de la pièce, face à un chevalet.
- Tu as de la poigne.
La toile qui lui faisait face fleurait l'acrylique.
- Pourquoi ?
- Cette porte est dure à manier. Mais ça n'a pas eu l'air de te poser problème.
Je me tendis un peu. Mais la présence de Nina, parallèlement, m'apaisais.
La lumière est particulière, ici. Sans doute la raison pour laquelle elle avait choisi d'y peindre.
- Je voudrais m'excuser pour hier soir. J'ai été de très mauvaise compagnie, dis-je, sincère.
- Ne t'en fais pas.
Sa réponse me sembla ambiguë mais, honnêtement, je ne cherchais pas à voir plus loin.
Des peintures étaient entreposées un peu partout sous des bâches. Des couleurs vives, ou sombres ou claires, ou indéfinies. Des paysages, des portraits, de l'abstrait...
Je me perdis dans la contemplation d'une silhouette de dos. Ses épaules sont larges et roulent sous le soleil.
Dehors, il pleut, les gouttes viennent frapper contre les vitres de l'atelier.
Un éclair me transperce, la pensée d'une menace imminente. Instinctivement, je fléchis les genoux et retrousse les lèvres...Mon pouls s'affole. Des flashs dansent devant mes yeux, images glauques et indistinctes se bousculent dans ma tête. La panique grandit en moi, parallèlement à ma douleur qui monte, monte, monte comme une alarme assourdissante. La fulgurance des sensations me fait vaciller. Une idée se fraie dans mon esprit et jaillit, effrayante. Il est en danger ! Je le sens !
- Tout va bien ?
Je retombe sur mes pieds. L'atelier se réinstalle autour de moi. Ma respiration se calma, mais mon cœur continua à courir après lui. Arrête, Nessie. Il n'y aucun danger. Ni pour toi, ni pour Jacob.
Étrange comme ces paroles sonnaient faux à mon oreille. Mais cette panique pouvait tout simplement être un des symptômes de mon manque de lui. Comme cette douleur constante, qui s'étendait.
- Qui est cet homme ? Demandai-je d'un ton désinvolte
- Quel homme ?
- Cette silhouette.
Nina s'approcha, son parfum me calmait les nerfs. Mais n'apaisait pas le pic de douleur qui me coupait le souffle.
- Tu penses à une silhouette ? Intéressant. Chacun est libre de son interprétation. Moi, je vois un arbre.
J'acquiesçais machinalement. Avant de poser les yeux sur la toile qu'elle travaillait.
- J'aime beaucoup.
Nina sourit. Quand elle souriait, je comprenais pourquoi Dave en était fou. Elle était évidemment loin d'atteindre ma beauté et mes capacités intellectuelles mais tout ce qu'elle disait, tout ce qu'elle faisait semblait juste. De ses longs doigts sombres elle étalait la peinture à même la toile. Elle esquissait des mouvements très lents et déséquilibrés, mais le tableau semblait prendre vie de lui même.
La peinture semblait la calmer. Chose étrange, puisque Nina me semblait suffisamment calme pour ne pas avoir besoin de s'apaiser. S'apaiser. Exactement ce qu'il me fallait. Me vider la tête.
Nina me prêta des fusains et du papier.
Après avoir passé près d'une heure à griffonner mécaniquement tout ce qui me passait par la tête, je marquais une pose et contemplais le travail de Nina.
- J'adorerais avoir votre coup de pinceau.
Elle s'essuya les mains sur un torchon et vint observer mes croquis. Je m'aperçus avec exaspération que je n'avais dessiné que des loups. Sur trois pages entières.
- Tu es rapide. Et manifestement douée.
- Mais je n'atteindrai jamais votre niveau.
- Non.
La sérénité de sa réponse m'étonna. Sa justesse aussi.
- De la prétention ? Plaisantai-je, mi moqueuse, mi-agacée.
- Tu n'atteindrais ce niveau qu'après avoir longuement galéré, pleuré de rage, buté sur des obstacles, bouffé des couleuvres, des mygales, des scorpions...
- J'ai compris le concept.
- ... et appris la patience. Tu ressembles à un volcan qui se serait fait une manucure, Nessissie.
- Eh !
- Héhé. Désolée, Dave déteint trop sur moi.
Elle recula de trois pas, tendit son pouce en avant, ferma un œil, puis revint l'air satisfait.
Sans mot dire elle badigeonna la planche de bois de couleur soleil brûlé et commença un mélange avec application. Je la regardais toujours, plongée dans mes réflexions. Et-ce qu'un humain venait de me donner une leçon ?
Puis j'oubliais tout.
Et j'admirais cette œuvre simple mais inaccessible dessinée par une mortelle.
Quand les cloches du village d'à-côté sonnèrent 14h00, j'aidais Nina à nettoyer des pinceaux et couteaux.
- Où sont Dave et Jimmy ?
- Partis régler des détails pour le voyage.
Génial. Je vais devoir me débrouiller seule. Mais n'était-ce pas ce que je voulais ?
- Le voyage ?
- Oui. J'ai un vernissage à Siena dans quelques jours.
L'ironie du sort me mordait un peu trop souvent, ces temps-ci.
- Siena ?
- Oui, c'est au centre de l'Italie.
Je riais intérieurement, l'Italie.
- Tu viens avec nous ?
- Vous êtes à ce point hospitalière ?
- Les amis de Dave sont mes amis. Donc arrête de me vouvoyer, tu veux ?
Je ne précisais pas que je n'étais pas une amie de Dave, ç'aurait été indélicat.
- Tu viens ?
Absolument, je réponds avec un sourire craquant, j'ai toujours rêvé de visiter l'Italie.
Le midi, Nina déplaçait lentement son ventre de femme enceinte. Je fis la cuisine. De l'omelette au saumon et à l'aneth, avec du jus de groseille. Cette femme avait des goûts surprenants. Ai-je besoin de préciser que j'aurais préféré saigner la poule sous laquelle j'avais pris les œufs plutôt que d'avaler de la nourriture solide ? D'ailleurs, Nina engloutit tout.
- Comment as-tu rencontré Dave ?
Je fis un nœud avec ma fourchette sous la table.
- A Portland, dans le Maine. C'est là d'où je viens.
- Tu es américaine ? C'est fou, tu n'as pas un brin d'accent !
- Merci.
- Et donc ?
- Donc on s'est « rencontrés » à l'aéroport. Je ne savais pas où aller. Il m'a proposé son aide mais...je l'ai envoyé sur les roses.
- Laisse-moi deviner : il a été grossier, insolent ?
J'acquiesçais. Une bouffée de douleur m'étourdit, sans crier gare.
- Il est comme ça, continua Nina, par moment, c'est vraiment un sale gosse.
- Insupportable.
- Immature.
- Malpoli.
- Emmerdeur.
- Comment Dave et toi...?
- On s'est rencontrés ?
- Oui.
Elle croisa les doigts sur son ventre rebondi.
- Au lycée. En terminale. Il venait d'arriver de Boston. Je l'avais tout de suite remarqué. En même temps, impossible de le louper ! Avec son accent à couper au couteau et ses longs cheveux blonds...
Et sa tchatche ! Il ne manquait pas de culot ! J'étais folle de lui. Un soir, après les cours, il m'a attendue et m'a proposé un rencard. Mais dans un français plutôt...flou. « Veux-tu date with je ? » A l'époque, moi et l'anglais ça faisait deux, et j'ai mis un petit moment à comprendre ce qu'il me voulait. Un rendez-vous, en terminale ! Ça faisait tellement américain ! Est-ce qu'il m'emmènerait au cinéma ? Au restaurant ? La panique au moment de choisir la tenue, etc, etc..je ne t'apprends rien.
Si. Toutes ces choses, je les avais vues un millier de fois dans les séries. Mais l'entendre de la bouche de quelqu'un de réel était...j'avais l'impression qu'on me confirmait une légende.
- Bref, j'étais dans le noir parce qu'il m'avait juste dit « I know where you live, I'll pick you ». Sauf qu'il ne m'a jamais « piké ». J'ai attendu presque deux heures et demi au pied de mon immeuble, dans une tenue ridiculement courte, le froid et la colère.
- Il t'avait oubliée ?
- J'ai appris que non seulement il m'avait oubliée, mais en plus il avait invité une autre fille ce soir là.
- Aïe.
- Tu peux le dire. Mais j'étais beaucoup plus vexée que triste, en fait.
- Tu t'es vengée ?
- Qu'est-ce que tu crois ! Fausses rumeurs, scooter écrasé, cadeaux piégés...je lui ai littéralement pourri la vie ! Faut dire qu'à l'époque, j'étais très...nerveuse.
J'avais du mal à l'imaginer. Par contre je visualisais très bien Dave sous les coups d'une fille en furie.
- Ça a été la guerre ?
- La troisième guerre mondiale, oui. Il avait la fourberie avec lui, mais moi j'avais la rage. Et c'est pour ça que lui ai botté le cul !
Elle rit.
- Finalement, ça s'est calmé. Je ne pouvais pas lui en vouloir toute ma vie et j'avais décidé de passer à autre chose. Et là, seulement là, cet imbécile est tombé amoureux de moi.
Son ton exaspéré ne cachait pas son sourire de petite fille.
« Merde, Nessie.. tu sais bien que je suis fou de toi »
Wow. Avais-je le même sourire, à ce moment ?
- Alors ?
- Alors, il me l'a avoué et j'ai cru à une ultime blague. La plus cruelle. Je me suis jetée sur lui et je l'ai frappé de toutes mes forces. Ce qui ne signifie pas grand-chose, tu me diras. Mais il ne se défendait pas, il m'a seulement pris les poignets et...m'a embrassée.
Un tiraillement horrible dans la poitrine. Je me mordis les lèvres et mes dents tranchantes firent couler mon sang.
Nina commença à débarrasser la table. Je me levais pour l'aider, glissais la fourchette nouée dans ma poche.
- Et vous êtes ensemble depuis le lycée ?
- Sporadiquement. Dave est un coureur. Incapable de se poser ou de rester fidèle. J'ai eu du mal à l'accepter.
- Tu l'as accepté ?
- Oui. Il est comme ça. Et c'est lui que je veux. Donc...
- ...
- Il faut savoir faire des concessions, quand on aime.
Je repensais au regard de Dave sur Nicola. Et à celui vide d'intérêt qu'il posait sur moi.
- Que veux-tu dire par « coureur » ? Il n'a jamais semblé s'intéresser à moi.
Je ne cachais même pas l'incrédulité dans ma voix.
Sans répondre, elle sourit. Un bruit de voiture me parvint à l'oreille.
- Nessie...c'est un prénom ou un surnom ?
- Un prénom.
« Renesmée Carlie Cullen, je sais qui tu es »
Je ferme les yeux.
- Nessie, ça va ?
- Ça va.
Elle n'en crut pas un mot. Elle me proposa du chocolat, de l'eau, une cigarette.
- Je veux bien.
La fumée me fut agréable et me permit de cacher mes yeux brillants. Je tirais sur la malboro light en écoutant la voiture se rapprocher. Et pendant que j'aidais Nina à faire la vaisselle, les garçons revinrent.
Dans un sursaut d'amour-propre, je m'inspectais dans le reflet d'une gamelle. Horreur. Mes cernes étaient violettes. Je ressemblais complètement à un vampire, maintenant, dans le genre beauté inquiétante.
C'est ce que dut penser Jimmy Raffin puisqu'une fois passé le seuil, ses yeux ne me lâchèrent plus.
Dave, lui, ne me remarqua même pas et vola vers sa « Dulcinée, Promise, Dame de mes pensées, etc. »
Ces scènes me surprenaient. Je vis dans une famille composée exclusivement de couples, et de couples magnifiques mais à côté de ces humains, tante Rose et oncle Emmett faisaient figure d'adolescents timides. Les mortels semblaient plus exubérants.
Étrangement, ce couple me donna de l'espoir. La situation n'était pas comparable, mais ils avaient eu un mauvais départ.
La situation n'était pas comparable.
Dave sembla se rendre compte que j'existais.
- Ouh, on a une petite mine aujourd'hui ?
Tout compte fait, j'eusse préféré qu'il m'ignore.
- Bonjour.
Il sourit d'un air moqueur et se colla à Nina.
Mais qu'est-ce qu'ils ont tous à sourire comme ça !
Je l'assassinai du regard, tournai les talons et pilai sur un Jimmy Raffin en pleine confusion.
Rassemblant toute la compassion possible, je lui adressai un sourire éblouissant avant de monter à un rythme incroyablement humain les escaliers.
Comment Nina faisait-elle pour le supporter ?
Et comment faisait Jacob pour te supporter ?
J'avais été pire que Dave. Et lui plus patient que Nina.
Fucking imprégnation.
Je pénétrai dans ma lilliputienne chambre et me juchai sur le rebord de la fenêtre.
En y réfléchissant, Dave était peut-être la meilleure chose qu'il puisse m'arriver. Je voulais grandir ? Il me traitait en égale.
Je ne voulais plus endosser le rôle de la princesse ? C'était réussi.
Je considérais la chose avec un demi-sourire. Il était plus intelligent que je ne le pensais.
Il jouait les crétins pour mieux manipuler et je m'étais prise les pieds dans ses filets avec l'arrogance de la peste que j'étais encore.
Cette peste devait disparaître incessamment sous peu-maintenant.
Je restai en équilibre sur le rebord de la fenêtre. Je me levai, debout sur la pointe des pieds, les bras croisés. L'envie de sauter me prit la gorge. Sauter, courir, attraper le premier avion et le revoir.
« Deviens qui tu es » préconise Nietschze. J'avais débattu avec Carlisle là-dessus. Je soutenais qu'on ne change jamais et que le devenir ne crée qu'un autre nous-même. Dans une logique toute Housienne, j'assénais la maxime « l'homme ne change jamais ».
La théorie de Carlisle se basait sur le fait que nous cacherions en nous une partie essentielle et ignorée de notre être et que l'émergence de cette partie participait à notre auto-réalisation.
Je tirais sur une de mes boucles courtes et contemplais la campagne à mes pieds.
J'ignorais ce qui ce cachait en moi mais la découverte -rapide- en était vitale. La souffrance qui irradie jusque dans mes os est là pour me le rappeler.
Alors voilà le taaaaaaaaaant attendu chapitre 18, j'espère qu'il vous plaira. Retour de l'action dans quelques temps !