Le garcon de la pluie

Genre : UA

Disclaimer : Les persos sont à JKR, mais l'histoire ne concerne pas les acteurs de la série HP, que je ne connais bien entendu pas. Cette histoire est issue de mon imagination et n'a bien entendu aucun rapport avec des personnes existant ou ayant existé, quelles qu'elles soient.

Avec cette fic j'ai voulu prendre le contrepied de ma dernière fic (Mon ciel dans ton enfer), et sortir des sentiers battus des HP/SS : toutes mes excuses d'avance à ceux qui pourraient être choqués ou déçus. La publication sera hebdomadaire, la fic étant déjà écrite.

Merci d'avance de votre compréhension...

Je dédie cette fic à celle qui en est l'âme involontaire, et l'indispensable bêta : Nicolina. Walk on the wild side, baby...

Résumé : Severus, auteur de théâtre et comédien, invite Harry, jeune acteur, à passer quelques jours chez lui pour répéter sa dernière pièce. Confession impudique d'un huis clos oppressant. Vous qui n'aimez que la romance et la guimauve, ne me lisez pas…

Je ne sais pas ce qui me pousse à raconter mon histoire aujourd'hui. Peut-être le bruit entêtant des grillons, la douceur d'une brise qui soulève le parasol, sur la terrasse, pendant la sieste de ma fille. Les nuages qui arrivent.

Ou peut-être le fait qu'il est arrivé ici il y a trois ans, presque jour pour jour, et qu'en trois ans ma vie a totalement changé. Mais la vôtre aussi, sans doute. A vrai dire ce récit me fait un peu peur, parce que je risque d'y dévoiler des choses dont je ne suis pas fière. Mais vous aussi vous avez des souvenirs amers, non ? De ceux qu'on ne raconte pas, en général.

J'espère surtout que vous me pardonnerez de ne pas l'enjoliver, ce serait le trahir, une dernière fois, et il ne le mérite pas.

Ne me demandez surtout pas aujourd'hui si ma vie est meilleure ou moins bien qu'à l'époque, je ne sais pas. Si le bonheur est là, par instants, l'insouciance s'est envolée à jamais, depuis son arrivée ici.

Etrangement, ce dont je me souviens surtout au sujet de cet après midi là c'est qu'il pleuvait et que c'était une bénédiction. Bien sûr si vous vivez dans le froid et la pluie, comme ça a longtemps été mon cas, vous trouverez ça bizarre, mais ici le ciel est si souvent bleu et le soleil si obsédant que la pluie est la bienvenue, de temps en temps. Certaines journées il faisait si chaud que nous ne sortions que le matin tôt, pour aller au marché, ou tard le soir, pour nous installer sous le pin, à espérer une petite brise, souvent en vain. Voire même un bel orage, qui m'aurait donné des frissons. J'aimais me réfugier dans ses bras, quand il tonnait.

Severus avait acheté cette maison en Provence il y a longtemps, bien avant notre rencontre. Avant ma naissance, peut être même. Vous l'aurez deviné, il était beaucoup plus âgé que moi, nous étions un de ces couples improbables dont les différences sautent aux yeux et masquent les ressemblances ou affinités. C'est sans doute pour ça aussi qu'il aimait venir ici, dès qu'il avait un peu de temps libre : pour la chaleur et le silence. Personne ne le reconnaissait, et c'était très bien comme ça. Les gens du village ne nous prêtaient pas attention, nous ne les fréquentions pas, à part Agnès, la femme de ménage, qui était très discrète.

Severus était très connu dans son pays, pas trop ici. C'était un acteur reconnu, à la carrière impressionnante. Moi je n'étais rien, personne. La fille d'un réalisateur qui passait d'un tournage à l'autre, comme assistante, en attendant de réaliser mon propre film, un jour ou l'autre. Plutôt l'autre. Je ne vous dirai pas que je suis tombée amoureuse au premier coup d'œil, car ce serait faux. Il n'était pas à proprement parler beau, mais impressionnant. Grand, avec une belle prestance, des cheveux et des yeux noirs comme l'ébène. Altier sans doute. Mais beau, non. Et puis des acteurs j'en avais vu beaucoup se succéder à la maison au fil des tournages, depuis mon enfance. Ils étaient immanquablement séduisants, sympathiques, infantiles, vains. Incapable de parler ou de s'intéresser à autre chose qu'eux-mêmes, narcissiques et inquiets. Ils venaient chercher le réconfort chez mon père, espérant glaner une scène de plus, un meilleur éclairage, une caravane plus grande. J'aimais les commentaires désabusés ou narquois de mes parents après leur départ, je les plaignais parfois quand je lisais leurs histoires dérisoires à la une des gazettes. J'étais sûre de ne jamais tomber amoureuse de l'un d'entre eux. Jamais.

Mais la vie vous offre des leçons et des chances inespérées, parfois.

Severus venait de perdre sa compagne, quand il a débuté le tournage d'un film de mon père et il était encore plus sombre et mutique que dans son rôle le plus célèbre, une saga mondialement connue. Je crois que je suis tombée amoureuse d'une voix rauque et d'une intelligence rare, mais très lentement. Il me fuyait, il fuyait tout le monde à vrai dire, mais parfois il aimait discuter, lorsqu'il buvait son thé, en fin de journée. Parler de sa vie, du monde qui devenait fou. De la maladie de sa compagne, des beaux jours évanouis. Je lisais sa peine dans ses yeux sombres, sans chercher à le distraire ni le consoler. J'écoutais, et c'était tout, alors que les autres s'agitaient autour de lui ou cherchaient de vaines paroles consolatrices. Un jour il m'avait souri, un sourire tendre qui avait soudain éclairé son visage, et mon cœur avait battu plus vite. Je ne sais toujours pas ce qui lui a plu, en moi. Sans doute un malentendu. Ou peut être mon indifférence face à la gloire et aux paillettes, et ma bonne humeur. Il m'appelait « son rayon de soleil », il disait que mon sourire illuminait sa vie.

Enfin, ça c'était avant qu'il arrive. Avant la pluie.

Je ne prétendrai pas que j'avais senti venir la pluie, ni le malheur. Je ne croyais pas aux signes, à cette époque, j'avais plutôt les pieds sur terre. J'adorais faire le tour du jardin et du petit potager pour planter, arroser, ramasser, cueillir. Rien ne me rendait plus heureuse que de cuisiner mes légumes provençaux, les courgettes, les tomates, le basilic, dans la vieille cuisine. J'avais l'impression d'être revenue à une autre époque, je jouais à la fermière avec mon tablier et mes sabots, sous l'œil narquois de mon mari, qui lisait ou écrivait dans notre chambre, devant la fenêtre, au frais. Il venait d'écrire sa première pièce de théâtre, qui serait montée par lui à Londres à la rentrée, et ça l'obsédait, même s'il évitait d'en parler.

Nous nous régalions de salades et de tians, accompagnés de fromages de chèvre et pêches plates délicieuses. Nous aimions nous étendre sous les parasols, sur la terrasse, et écouter le chant des grillons en admirant les Alpilles. Du moins quand il ne travaillait pas, retranché dans notre chambre. Parfois il m'invitait dans un restaurant étoilé, s'amusant du regard surpris des autres clients face à notre couple hors norme. Il était incroyablement gentil et galant, par moments.

A vrai dire il y avait eu des signes annonciateurs de sa venue, que j'avais négligés. Comme d'excessives notes de téléphones et le fait que le jardinier avait nettoyé la piscine, que Severus détestait. Il s'en méfiait et ne se baignait jamais, suite à la noyade de son jeune neveu dans une piscine semblable, un jour d'été où tout le monde faisait la sieste. Sur le moment j'avais pris ça pour une preuve d'amour, de faire nettoyer la piscine pour moi, mais quel moyen plus sûr de convaincre un adolescent de passer quelques jours chez nous ?

C'était notre seconde année de mariage, et nous prenions le petit déjeuner –thé et céréales bio pour lui, café et tartines pour moi- quand il m'a enfin annoncé qu'il avait demandé à son acteur principal de passer trois semaines avec nous, pour répéter sa pièce.

- Mais les répétitions commencent en septembre à Londres, non ? ai-je dit en léchant la confiture d'abricots qui me coulait sur les doigts.

- Bien sûr, bien sûr… mais j'ai peur que ça ne suffise pas. Je préfère anticiper. Comme ça si ça ne va pas avec Harry, j'aurai le temps de me retourner.

- Te retourner ? Tu veux dire que tu vas changer d'acteur si ça ne se passe pas bien avec lui ?

- Exactement, a-t-il répondu d'un ton sec -un ton que je n'aimais pas- et en se reversant une tasse de thé Earl Grey.

- Et rompre le contrat ?

- On n'a rien signé pour l'instant, il n'y a donc pas de contrat. Je ne veux pas prendre de risque. Il est si jeune…

- Mais enfin tu vas briser sa vie ! Tu oserais le renvoyer d'ici après l'avoir « testé» ? ai-je insisté, abasourdie.

- Je ne monte pas une pièce de fin d'année dans un collège, moi, je ne peux pas me permettre de faire une erreur pour ma première pièce. Il me faut des garanties. Il faut que je sache, avant de commencer les répétitions.

- Mais… il le sait ?

- Hum… pas directement, mais il s'en doute, évidemment, a-t-il conclu en se levant brusquement et en quittant la cuisine.

En croquant dans une pêche juteuse je me suis demandé une fois de plus si ce n'était pas une erreur de sa part d'être l'auteur et le metteur en scène, si ce n'était pas trop, pour une première pièce. Mais il avait déjà rompu avec deux metteurs en scène célèbres avant de se résoudre à la monter lui-même, car il avait une idée très précise -trop précise ?- de ce qu'il voulait voir et entendre sur scène, et j'ai eu peur pour le jeune Harry, que je connaissais à peine.

Avec une grimace je me suis levée pour laver notre maigre vaisselle, me rappelant que le matin même le sang était revenu, comme tous les mois. Je rêvais d'avoir des enfants, il n'y avait consenti qu'avec réticence, se jugeant trop vieux. Mais pour l'instant mes tentatives étaient restées infructueuses, d'autant plus que la libido de Severus était capricieuse, instable. Je m'en accommodais sans trop me poser de questions, attribuant cet état de fait à l'âge. Il n'était pas rare que je me caresse en pensant à lui, le soir.

Du moins jusqu'à ce qu'il arrive.

Il était environ 4 heures, j'écossais des petits pois dans la cuisine, il pleuvait des cordes, fait rarissime pour la région et Harry est entré dans la maison, transportant avec lui une odeur de chien mouillé. J'ai levé la tête et aperçu dans le vestibule une silhouette inconnue, à côté de la grande ombre de mon mari. Je me suis redressée d'un bond pour le saluer et l'observer, en rattrapant quelques mèches folles collées sur mon front.

J'ai été surprise de m'apercevoir qu'il était plus petit que moi, une bonne tête de moins. Je l'avais vu dans quelques films, je l'imaginais plus grand et plus baraqué. Mais ses yeux verts pétillaient de malice et son sourire était d'une franchise désarmante, comme chez n'importe quel adolescent. La différence entre les acteurs et leur personnage est toujours amusante à observer, et la ressemblance encore davantage. Il parlait d'une manière un peu hachée, et parfois ses mouvements de tête étaient raides, comme dans certaines scènes que j'avais vues dans ses films. Il n'était guère différent de tous les jeunes hommes de la région, ce jour là, avec son jean et son T-shirt blanc.

Depuis que Severus m'avait annoncé sa venue, deux semaines auparavant, j'avais en vain tenté de le faire changer d'avis, utilisant des subterfuges grossiers ou plus subtils, mais il n'avait pas bougé d'un iota, fidèle à lui-même. Son seul but était de trouver le meilleur interprète possible pour sa pièce -son bébé- sans aucun scrupule. Nos relations s'étaient donc subtilement détériorées car je ne reconnaissais pas l'homme que j'aimais chez cet auteur un peu manipulateur, voire machiavélique.

Severus était un grand acteur, nul n'aurait pu le contester. Il m'était donc impossible de dire s'il était sincère en accueillant Harry avec bienveillance, et je le soupçonnais de simplement feindre cette attitude si peu en rapport avec son caractère pour tester le jeune homme.

Tandis qu'il lui montrait sa chambre, de l'autre côté du couloir, je m'interrogeais une nouvelle fois sur son choix d'acteur. Je connaissais de jeunes comédiens bien plus aguerris ou charmants qu'Harry et, lorsqu'ils avaient été amenés à jouer ensemble dans une célèbre saga, dans le passé, Severus s'était toujours montré un brin sceptique sur son talent, voire condescendant, estimant que le jeune homme n'avait que trois expressions à son répertoire, et beaucoup de chance.

Pendant le repas -que je m'étais appliquée à réussir, malgré mes lacunes en cuisine- j'observais avec intérêt la manière dont Severus s'efforçait de le mettre à l'aise, citant des anecdotes de tournage que j'ignorais, mettant en place une sorte de connivence entre eux -qui n'était que de façade, je le craignais. Harry fut bien entendu flatté et abusé par cette nouvelle bonhomie, et je ressentis une forte compassion pour lui à cet instant, qui serait broyé sans pitié par mon mari à la première faiblesse, sans même s'en douter. Il faisait même tout pour lui plaire, en victime consentante.

Il répéta plusieurs fois à Severus combien il l'admirait et était flatté d'avoir été choisi par lui, et les airs faussement modestes de mon mari commencèrent à me taper sur les nerfs. Je lui lançai quelques piques qui ne suscitèrent que l'étonnement, voire la désapprobation du jeune homme, et je compris pourquoi Severus l'avait choisi : il était effectivement gentil et naïf, comme le personnage de la pièce, et ses grands yeux limpides auraient damné un saint. Ce que mon mari n'était certes pas.

Tandis que malgré la chaleur je reprenais un verre de vin blanc glacé, Harry dévorait les paroles suaves de celui qui n'hésiterait pas à devenir son bourreau, s'il ne se montrait pas à la hauteur de ses attentes. Il paraissait jeune et un peu paumé, mangeait la bouche ouverte et un coude sur la table, je devinais le mépris de Severus, qui détestait les mauvaises manières et les fautes de langage. Etrangement, moi qui étais jeune et plutôt indulgente, je voyais le jeune homme par les yeux de mon mari, et j'imaginais les pensées réelles de ce dernier, soigneusement cachées sous une amabilité de bon aloi.

Ils passèrent une bonne partie de la soirée à parler de la pièce, Harry admiratif et Severus faussement décontracté, essayant de lui faire partager les ressorts pour le moins tordus de son intrigue, que l'autre faisait semblant de comprendre. Petit à petit j'ai décroché de la conversation, puisque mes remarques ne semblaient intéresser personne, et je me suis mise à rêver en fixant les étoiles, dans mon hamac sur la terrasse, me sentant seule et oubliée, comme un vieux jouet abîmé.

C'était un sentiment inédit pour moi, une petite douleur ancienne, un chagrin d'enfance qui remontait à la surface, puisque jusqu'alors mon mari s'était toujours montré attentif à moi. Mais quand il parlait de sa pièce le monde disparaissait parfois, et cette fois j'avais moi aussi disparu de ses préoccupations, passée par pertes et profits. Il faisait chaud à nouveau, ce soir-là, et la lune était presque pleine. J'avais allumé les torches anti-moustiques qui donnaient une allure un peu médiévale à la terrasse, et l'atmosphère s'en trouvait subtilement changée. La voix chaude et grave de Severus emplissait la nuit, avec ce phrasé si particulier et séduisant qui était sa marque de fabrique, l'essence même de sa séduction, et parfois quand il roulait subtilement certaines consonnes, je frémissais de désir, dans mon hamac. C'était cette voix qui m'avait séduite, il y a longtemps, cette persuasion subtile, presque emphatique, ce rythme quasi hypnotique qu'il déployait à volonté, selon les interlocuteurs. Mêlé à son regard de velours noir, il était presque impossible de lui résister.

C'est à ce moment-là je crois que j'ai ressenti la première morsure de la jalousie, c'est sans doute là que j'aurais dû mettre fin à la mascarade, renvoyer l'adolescent chez lui et récupérer mon mari.

Mais je n'ai rien fait, rien dit. J'ai laissé la voix me bercer dans la nuit et en séduire un autre, peut être parce que le charme était trop fort. Peut être parce je n'avais pas envie que le charme se rompe.

A suivre....

Merci d'avoir lu !