Titre : Les Fantastiques Aventures du Prince Bertie et de son Fidèle Serviteur Reginald Jeeves

Auteur : Lychee

Fandom : Jeeves et Wooster, livres et série TV

Genre : Une aventure de Bertie et Jeeves à la sauce conte de fée.

Rating : Pour l'instant PG. Pré-slash.

Disclaimer : loué soit Wodehouse. Les personnages lui appartiennent, sauf Judykaelle Carlysle-Chasney et Gaspard Todd-MacNamara-Todd qui sont miens.

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Les Fantastiques Aventures du Prince Bertie

et de son Fidèle Serviteur Reginald Jeeves

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Chapitre Deuxième :

Où on combat des loups, on joue la sérénade, on se fiance,

on se défiance, on cancane, et on abandonne un pâté aux girolles d'Anatole.

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Le banquet fut divin, et alors que les serviteurs ôtaient les derniers restes de gâteaux au miel et de fruits confits, il régna dans la grande salle à manger un de ces silences quasi-religieux, comme si chaque convive tentait d'imprimer en sa mémoire tous les détails de ce fabuleux repas. Après avoir goûté à cela, un ogre en aurait cessé de manger des enfants, un nain aurait échangé tout son or contre une deuxième invitation, une sorcière serait devenue une fée.

Il faudrait que je demande à Tante Dehlia d'inviter Tante Agatha.

C'est donc l'esprit en paix avec moi-même et avec le reste du monde, loups et gobelins y compris, que je m'approchais de Judykaelle Carlysle-Chasney pour lui demander l'honneur de faire quelques pas dehors avec moi. La soirée était merveilleuse, mon pourpoint neuf, qu'avec cette agitation j'avais oublié de changer, était intact, et tout allait magnifiquement se passer.

La jeune fille rougit légèrement, et accepta avec grand plaisir. Son comportement et le regard en coin que nous jeta Honoria en passant auraient dû suffire à m'inquiéter, mais l'homme à l'estomac satisfait est une proie facile face aux dangers de l'existence. La jeune demoiselle à mon bras, je me dirigeai vers les jardins pour la deuxième fois de la journée.

Je rêvassais béatement à l'infusion préparée par Jeeves et au lit douillet qui m'attendaient ensuite quand Judykaelle Carlysle-Chasney entama la conversation.

- Dites-moi, monsieur Wooster, demanda-t-elle timidement, de quel royaume venez-vous ?

- Oh, répondis-je distraitement, un de mes oncles règne sur Yaxley, un peu plus au nord. Il n'a pas d'héritier direct, vous voyez, et je suis le plus proche du trône… Que diriez-vous de faire un tour dans la forêt ? proposai-je avec nonchalance.

Tuppy et Jeeves ne devaient pas être loin derrière. Je décidai, pendant que j'y étais, de préparer le terrain pour Tuppy.

- Vous avez des chances de devenir roi, dans ce cas ? demanda-t-elle en m'emboîtant le pas.

- Ce n'est pas que l'idée me ravît, mais oui… Dites-moi, que pensez-vous de l'amour ?

Elle eut un léger rire.

- Je crains de ne pas comprendre, monsieur Wooster, dit-elle timidement.

- Et bien, que diriez-vous si je vous disais qu'un prince de mes amis est profondément, désespérément amoureux de vous ?

Je regardai autour de moi tandis que nous pénétrions sous les arbres. Il ne s'agissait pas de l'un de ces bois d'ornements bien entretenus, non, nous étions dans une vraie forêt, sombre et touffue, et à peine à quelques pas après la lisière, je n'étais pas sûr de pouvoir retrouver mon chemin.

- Cela me semblerait bien improbable, monsieur Wooster, mais face à une telle passion, je pense que je me verrais encline à répondre favorablement…

- Mmh ? répondis-je distraitement, trop occupé à chercher des yeux les silhouettes de Tuppy et Jeeves.

- Oh, la jolie clairière ! Asseyons-nous un moment, voulez-vous, monsieur Wooster ?

Je me laissai tomber dans l'herbe, scrutant le taillis jusqu'à apercevoir la grande silhouette aisément reconnaissable de mon serviteur. Rassuré, je me tournai vers la jeune demoiselle.

- Pouvez-vous m'excuser un moment ? demandai-je avec toute la courtoisie que je pouvais produire dans ce moment. Je reviens tout de suite.

Je la laissai, interloquée, et me hâtai vers le fourré où étaient embusqués mes deux complices.

Sauf que seul Jeeves s'y trouvait. Sur son visage se peignait une vague impression ennuyée, bien lointaine de la panique que j'éprouvais tout à coup.

- Je vous prie de m'excuser, monsieur, commença-t-il sur un ton d'excuse, mais il semblerait que monsieur Glossop soit en prise à une brutale et douloureuse indigestion consécutive au banquet de ce soir. J'ai bien essayé de vous prévenir, monsieur, mais vous étiez déjà sorti avec demoiselle Carlysle-Chasney.

- La peste soit de Tuppy et de son estomac, maugréai-je. Diable, Jeeves, je vais me dépêcher de faire rentrer demoiselle Carlysle-Chasney, je n'ai même pas une dague sur moi.

- L'idée m'a traversé l'esprit, monsieur, et je me suis permis d'emporter ceci, dit-il poliment en indiquant une lourde épée de bataille qu'il avait à la main.

Je me senti légèrement rassuré.

- Excellent. Je reviens tout de suite.

Je retournai au côté de la jeune fille, qui regardait autour d'elle d'un air peu rassuré.

- Je vous prie de m'excuser, je –

Un brusque "Attention" me fit me retourner au même moment où Judykaelle Carlysle-Chasney poussait un hurlement. Le loup, panse printanière bien remplie ou non, semblait décidé à ajouter du Wooster au menu ce soir, et, dans un réflexe, j'eus juste de temps de placer mon bras devant ma gorge avant de m'effondrer sous sa masse.

La suite fut assez confuse et rapide. Je me souvient que le loup sentait horriblement mauvais – une véritable infection – et qu'il pesait très lourd. Puis il poussa un "kaï!" et bascula sur le côté, et Jeeves était là, pâle comme un linge. Il tomba à genoux à mes côtés.

- Etes-vous blessé, monsieur ? demanda-t-il d'une voix blanche en repoussant la grosse bestiole.

- Hu, non, je ne crois pas, répondis-je en regardant mon bras. Les crevures des manches semblent avoir pris le plus gros, ajoutai-je en jetant un regard désolé à mon pauvre pourpoint déchiré. Jeeves, il y a du sang partout, ajoutai-je d'une voix nettement moins assurée.

- Je pense qu'il s'agit de celui du loup, monsieur, mais peut-être serait-il plus judicieux de rentrer avant que l'odeur n'attire d'autres individus.

Je me redressai, légèrement chancelant. Judykaelle Carlysle-Chasney, qui était restée debout à côté de nous, se jeta alors dans mes bras, manquant m'étouffer.

- Oh Bertie ! Tu t'es jeté devant moi pour me protéger !

- Gnh.

- Oh je suis si heureuse ! Mon père va t'adorer, tu verras.

- Demoiselle Carlysle-Chasney, je suis certain que vous pourrez discuter de cela une fois à l'abris, prononça poliment Jeeves.

Judykaelle accepta de me lâcher et nous nous hâtâmes vers le château.

Notre entrée, avec la jeune demoiselle en larmes, Jeeves portant son épée couverte de sang, et moi-même dans mon triste état, fit grande sensation. Tous s'empressèrent autour de nous – excepté Tuppy, qui devait souffrir dans un coin, mais je ne ressentais à ce moment aucune pitié pour lui – et après des explications embrouillées, Tante Dehlia envoya Judykaelle dans sa chambre, accompagnée par Honoria, avant de se tourner vers moi.

- Je suis très fier de toi, Bertie, me dit-elle avec un sourire tremblant. Même si c'était remarquablement stupide d'aller te promener dans la forêt, ajouta-t-elle avant que je ne puisse placer un mot. Encore heureux que Jeeves était là, encore une fois. Allez, monte dans ta chambre !

Je m'exécutai, encore un peu perdu. Malgré toutes les louanges, quelque chose clochait.

- Sacredieu, Jeeves ! réalisai-je alors que la porte de ma chambre se refermait sur nous, Judykaelle Carlysle-Chasney pense que je veux l'épouser !

Mais le "Il semblerait, monsieur" ou le "Vraiment, monsieur ?" que j'attendais ne vint pas. A la place, Jeeves me saisit par les épaules et me fit assez brusquement asseoir sur le lit – où je manquai basculer une fois de plus – avant d'entreprendre de me déshabiller.

- Jeeves ! m'indignai-je. Peut-on savoir -

- Je vérifie que vous n'avez réellement aucune blessure, monsieur.

- Oh.

Je le laissai faire, le regardant avec curiosité. Comme je vous l'ai déjà dit, Jeeves n'est pas du genre à se laisser submerger par les émotions, mais il semblait, ce soir-là, sans aucun doute possible secoué. Son visage n'était plus impassible, il était figé ; et ses mains tremblaient légèrement en délaçant le pourpoint, puis la chemise.

Il inspecta attentivement mon bras, puis mon torse, et je gigotai un peu, mal à l'aise. C'est une chose que de s'habiller et se déshabiller devant son valet, c'en est une autre de se laisser détailler par ledit valet sous toutes les coutures. Il laissa finalement un long souffle lui échapper en constatant que je n'avais rien, et me relâcha. Bizarrement, le contact de ses mains me manqua.

- Vous semblez n'avoir aucune séquelle, monsieur, admit-il enfin en se redressa.

- Ce n'est pas aujourd'hui que Bertram Wooster sera transformé en pâtée pour loup, alors ? lançai-je joyeusement.

- Visiblement pas, monsieur, répondit-il avec un infime sourire.

- Merci, Jeeves, ajoutai-je avec gratitude.

Il me fixa un instant, puis inclina légèrement la tête.

- Flûte ! m'écriai-je soudainement en bondissant sur mes pieds. Avec toute cette affaire, j'ai oublié Gappy Todd-MacNamara-Todd et son luth !

Saisissant mon chapeau à plume au passage, je détalai vers les jardins.

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Je me faufilai discrètement sous la fenêtre de Honoria, où, par chance, fleurissait un énorme buisson de rhododendrons, dans lequel je me glissai. Vous devinez ma surprise, chers lecteurs, quand je trébuchai soudainement sur ce qui semblait, à son grognement, être un gros animal. Le récent intermède avec le loup me revint en mémoire, et je m'apprêtai à déguerpir quand une main me saisit au poignet.

- Bertie, c'est moi ! chuchota une voix avec autant de discrétion qu'un dragon asthmatique.

- Gappy ?

- Lui-même. Je n'ai trouvé qu'une harpe, Bertie…

Je saisis l'instrument et l'examinai. Pas vraiment ce que j'espérais, mais pour aider un ami, même récent, mais qui dans tous les cas allait à tout jamais me débarrasser d'Honoria, je n'allais pas faire la fine bouche.

- Ca ira, dis-je. (Puis une idée me traversa l'esprit.) Mais la lune est pleine, elle va s'apercevoir que ce n'est pas toi qui joues !

Nous nous grattâmes la tête un moment.

- Dans ce cas, nous n'avons qu'à rester dans ce buisson, tu joueras, Bertie, elle quand elle arrivera à sa fenêtre, je sortirai du buisson avec la harpe pour lui parler. Elle ne risque pas de me redemander de chanter, si ?

- Ca me paraît probable, mon vieux. Cependant, je ne vois pas d'autre solution. Bien !

J'empoignai la harpe, et me mis à chanter, je pense, une de mes plus belles interprétations de Oh My Priceless Princess. Au bout de quelques minutes, nous entendîmes une fenêtre s'ouvrir, et la silhouette d'Honoria s'appuya à la rambarde, scrutant l'obscurité.

- Qui diable fait tout ce boucan ?! lança-t-elle d'une voix grincheuse.

Je regardai Gappy, Gappy me regarda. Je lui plaçai de force la harpe dans les mains et le poussai hors du buisson.

- C'est vous, Gaspard ?

- Ermh, oui, demoiselle Honoria.

- Êtes-vous en train d'incanter, ou quelque chose dans ce goût-là ?

- Heu, non, demoiselle Honoria, je… j'intentai, en fait, de vous chanter la sérénade.

Notez bien que je n'ai aucun grief contre Honoria Glossop, à part ses temporelles décisions de m'épouser. Mais elle possède un rire qu'on ne pourrait qualifier que d'équin.

- Oh, Gaspard ! Vous devriez vraiment demander à Bertie de vous enseigner quelques ficelles, vous savez ! (J'hésitai entre me sentir insulté ou flatté.) Mais vous êtes adorable d'avoir eu cette idée.

Gappy leva vers elle un regard globuleux.

- Vous le pensez vraiment ?

- Je vous trouve entièrement adorable, Gappy.

C'est à ce moment, comme tout bon gentleman, que je décidai de m'éclipser.

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- Au moins une bonne chose de faite, Jeeves ! annonçai-je en réintégrant mes quartiers. Demoiselle Glossop et Gappy sont en bonne voie pour vivre heureux jusqu'à la fin de leurs jours !

- Une agréable nouvelle, monsieur, admit l'homme. Votre ami le seigneur Glossop est passé vous voir, monsieur. Il proclamait le plus ardent désir de vous tordre le cou jusqu'à ce que mort s'en suive, monsieur.

- Oh, par les Trois Fées, Jeeves, gémis-je en ôtant mes bottes.

- Demoiselle Carlysle-Chasney désire également vous voir dès demain matin, monsieur, afin de discuter des conditions de la noce.

- La noce ?

- En effet, monsieur, il semblerait que la jeune dame souhaite organiser votre union au plus vite. Elle a, à ce sujet, mentionné une coutume de son pays, monsieur. Il semblerait que tout prétendant à la main d'une princesse royale se doivent de prouver sa valeur en combattant l'un des terribles tigres qui hantent les forêts de la région, monsieur.

- Jeeves, je viens de ma battre contre de loups, protestai-je. Plus exactement, je viens de me faire agresser par un loup, que vous avez mis hors combat. Vous pensez que c'est le moment de me parler de tigres ?

- Je vous prie de m'excuser, monsieur.

- Et je n'ai pas l'intention d'épouser demoiselle Carlysle-Chasney, ajoutai-je. Tuppy veut épouser demoiselle Carlysle-Chasney.

- Bien, monsieur.

- Vous n'auriez pas une petite idée, Jeeves ? demandai-je d'une voix emplie de détresse et d'innocence.

Eus-je été de l'autre sexe, j'aurais battu des cils.

Je crus un moment qu'il allait m'envoyer balader, toujours froissé à la suite de cette histoire de pourpoint, mais après un instant de silence il abandonna son expression de grenouille empaillée et admit qu'il avait peut-être une solution au problème.

Considérablement rassuré, je décidai que la journée avait eu son comptant en évènements et optai pour un sommeil réparateur. Dans mes rêves, Jeeves était à mes côtés, écartant avec la même fermeté bêtes féroces et princesses enamourée de ma personne.

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Ce fut un Bertram plutôt morose qui se leva et se prépara le lendemain matin. Vous voyez, l'idée d'aller affronter dès le petit-déjeuner une jeune personne persuadée que vous allez l'épouser, n'est pas faite pour emballer le cœur d'un amoureux du célibat comme moi. Je sais qu'on fait tout un foin du Grand Amour et de ce genre de chose, mais personnellement, je ne me suis jamais senti pris de l'envie furieuse de mourir pour les beaux yeux d'une demoiselle que la moindre goutte de sang fait défaillir. Peut-être que ces choses-là viennent avec le temps.

Bizarrement, Judy détourna le regard d'un air embarrassé quand je la saluai. Comme nous n'étions pas seuls, je m'attaquai à mon lard de sanglier grillé en repoussant la question à plus tard.

Honoria annonça qu'elle allait repartir chez ses parents, et aux regards énamourés qu'elle échangea ensuite avec Gappy, il ne me fut pas difficile de deviner pour quelle raison. Tante Dehlia ne fut pas non plus dupe, et les félicita sous les regards incompréhensif d'Oncle Tom, et grincheux de Tuppy. Celui-ci ne cessait ne me dévisager d'un air meurtrier.

Finalement, Judy m'attrapa le bras d'une poigne qui aurait fait rougir un nain minier, et m'entraîna vers la salle d'armes.

- Bertie, commença-t-elle d'un ton embarrassé, concernant hier soir…

- Oui ?

- J'ai peur d'avoir été un peu enthousiaste. Je veux dire, tu as l'air d'être quelqu'un de très bien, Bertie, et je ne voudrais pas te briser le cœur – non, laisse-moi continuer ! Mais nous nous connaissons à peine, et je ne veux pas que nous regrettions plus tard quelque chose qui se serait fait dans la précipitation. Oh, Bertie, je suis désolée, mais pouvons-nous rompre nos fiançailles ?

Autant vous dire, lecteur, que j'en restai comme deux ronds de flan. Il faut dire que, dans ma large expérience de la vie, j'ai rarement observé une demoiselle tenir un discours aussi raisonnable.

- Mais… mais bien sûr ! dis-je d'un ton sans doute plus enthousiaste que les circonstances ne l'exigeaient.

- Oh, Bertie, tu es un cœur, dit-elle en me tapotant la joue. Parle-moi un peu de toi, enchaîna-t-elle en me prenant le bras. De tes amis… ce Tuppy Glossop, par exemple.

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- Jeeves, m'exclamai-je une demi-heure plus tard en entrant dans ma chambre, Jeeves, il faut que vous m'expliquiez pourquoi vous avez choisi de demeurer un serviteur, alors que vous auriez sans doute fait le plus grand magicien de tous les temps !

L'homme s'autorisa l'infime trace d'un sourire.

- Dois-je en déduire, monsieur, que demoiselle Carlysle-Chasney à décider de ne plus annoncer vos fiançailles ?

- En plein dedans, Jeeves ! Comment diable avez-vous réussi ce coup-là ?

Il toussota légèrement.

- Je me suis permis, monsieur, d'engager ce matin la conversation avec la suivante de demoiselle Carlysle-Chasney, à qui cette dernière avait fait la confidence de ses très prochaines noces avec votre personne. Célia, puisque tel est le nom de la jeune personne, s'inquiétait quelque peu sur les qualités du futur époux de sa maîtresse.

- Moi, vous voulez dire ?

- Exactement, monsieur. (Une expression neutre se peignit alors sur son visage et il évita de me regarder.) J'ai alors pris l'initiative, monsieur, de révéler à la jeune fille que vous aviez été, à votre naissance, la victime d'un malheureux sortilège qui vous empêcherait à tout jamais d'avoir des héritiers.

- C'est absolument parfait, Jeeves ! Quel royaume voudrait d'un prince héritier qui ne peut avoir de descendance ?

- En effet, monsieur. Pour, si vous me permettez cette expression, enfoncer le clou, j'ai particulièrement insisté sur les spécificités de ce maléfice, et les raisons exactes pour lesquelles vous ne pourriez avoir d'héritier.

Je me grattai la tête.

- J'avoue que je ne vous comprends plus, mon vieux.

Il en faut généralement beaucoup pour embarrasser Jeeves. A vrai dire, je ne l'ai jamais vu embarrassé. Jeeves sait exactement de quelle façon se comporter en toute circonstance. Cependant, cette fois, il se pencha et murmura quelques mots à mon oreille.

- Hu, dis-je une fois le choc passé. C'était assez, hum, radical, mon vieux.

Je dois dire que j'hésitais entre éclater de rire et me fâcher.

- Je m'en excuse platement, monsieur. Mais j'ai songé que la perspective de passer sa vie auprès d'un mari incapable, pour ainsi dire, de lui présenter ses hommages nocturnes, donnerait beaucoup à réfléchir à demoiselle Carlysle-Chasney, monsieur.

Le rire prit le dessus.

- Tant que me voici à nouveau libre comme l'air ! J'espère simplement que la nouvelle ne s'ébruitera pas trop, Jeeves !

- Je ne pense pas, monsieur. Demoiselle Carlysle-Chasney semble être, malgré ses élans romantique, quelqu'un en qui on peut avoir confiance, monsieur.

- Mmh… Je me demande si j'arriverai un jour à trouver escarpin à mon pied, Jeeves, ajoutai-je songeusement.

Son visage, qui portait, pour qui savait l'y reconnaître, une expression légèrement amusée, reprit son respectueux sérieux.

- Tout dépend de ce que vous recherchez, monsieur. Il y a beaucoup à faire avant le départ, monsieur, enchaîna-t-il avant que je n'ai eu le temps de répondre à se remarque sinon déplacée, du moins curieusement familière. Si vous voulez bien m'excuser, je vais descendre aux écuries demander à ce que l'on prépare nos chevaux.

- Départ ? Jeeves, avez-vous bu un coup ?

- Non, monsieur.

- Qu'est-ce que c'est que cette histoire de départ ?

- Dois-je comprendre que vous souhaitez rester pour le déjeuner, monsieur ?

- Mille Dieux, bien entendu que je compte rester ! Anatole va nous faire son pâté aux girolles !

- Je suis certain que demoiselle Madeline Basset sera enchantée de vous revoir, monsieur.

Jeeves maintient qu'à cet instant, je poussai un criolet effarouché.

- Madeline ?

- J'ai cru comprendre que le mariage de demoiselle Basset avec le seigneur Sidcup était pour l'instant ajourné, monsieur, et que demoiselle Basset, noyée dans le chagrin, avait entreprit un long pèlerinage vers la côté sud. Il semblerait qu'elle fasse étape ici quelques jours, et que son arrivée soit prévue pour ce midi.

J'avais déjà bondi hors de mon lit.

- Les bagages, Jeeves !

- Je me suis permis de préparer vos malles, monsieur. Cependant… (Il toussota.) je suis au regret de vous annoncer que votre pourpoint bouton d'or, à la suite des dégradations dont il a été victime, est encore entre les mains du tailleur du village, et que c'est par cette route que demoiselle Basset doit arriver d'un moment à l'autre –

- Pas un mot de plus, Jeeves. Tant pis pour le pourpoint. Je dois être parti dans un quart d'heure.

J'étais en train de fouiller sous le lit pour retrouver mes bottes de voyage, mais, relevant la tête, je pus apercevoir Jeeves dans le miroir. Il affichait une expression de profond contentement, ce qui ne me surprit que peu. Cependant, ignorant de mon observation, son regard s'adoucit ensuite et devint presque tendre. Sa voix, dans mon dos, n'en traduisit rien.

- Bien, monsieur.

A suivre.