Chapitre 19 : L'Heure du Thé.
Le Capitaine Lowe commença à remuer un peu avant le coucher de soleil. Ses pensées étaient quelque peu embrumées mais il avait assez de sens pour dissimuler son nouvel état de veille après ces premiers mouvements instinctifs. Il avait une horrible migraine. Il s'était si souvent réveiller dans un tel état qu'il était même capable d'en déterminer la cause bien qu'il ait encore quelque difficultés à se souvenir de ce qu'il était en train de faire avant de sombrer dans l'inconscience. Il était convaincu qu'il ne s'était pas saouler car les maux de têtes suivant un abus de boisson produisaient un inconfort très différent et il n'avait ni mal à l'estomac ni le familier goût détestable dans la bouche qui demeurait après une nuit de débauche. Non, le type de migraine dont il souffrait présentement était familier pour une toute autre raison. Il se sentait remarquablement comme si on lui avait cassé la gueule…
Il se souvenait s'être senti ainsi lorsque son grand-père avait un peu forcé sur ses punitions. S'il étendait ses sens à l'extrême, il pouvait même juger d'où provenait exactement sa douleur. Il avait une blessure à la tête et ce qui ressemblait à des points de suture. Cela lui rappelait une occasion particulière de ses années formatrices aux mains du Colonel. Lorsqu'il avait quatorze ans, un manque de progrès dans ses leçons d'étiquette l'avait mis dans un état similaire. C'était probablement amusant, si d'une manière ironique, que durant toute son éducation il eut reçu bien plus de blessures à cause de ses cours d'étiquette que de ses leçons d'escrime. Là où sa situation présente était étrange était que son grand-père ne l'avait pas battu ni fait battre par un troisième parti depuis maintenant plusieurs années. Il n'en avait pas éprouvé le besoin vu que son petit soldat avait appris sa leçon et faisait toujours ce qui lui était ordonné. Et quand bien même Heero eut-il eu besoin d'être châtié pour quelque offense imaginaire, le Colonel avait appris à être plus subtile que cela. Donc, la question demeurait : qui, sinon son grand-père, avait bien pu essayer de lui fracasser le crâne ?
La douleur dont il souffrait n'était pas vraiment propre à une réflexion profonde mais il ne pouvait pas non plus laisser un tel blanc dans sa mémoire. Calmant ses pensées avec l'habitude d'une longue pratique, il tenta de se rappeler la dernière chose qui lui venait en mémoire. Sitôt qu'il utilisa son bon sens, ce n'était pas si difficile. Il se souvenait avoir rencontré Helen au Palais, puis avoir croisé Shinigami. Les jours passés à traquer le Sandrock lui revinrent juste aussi clairs, brillants et frénétiques qu'il se les rappelait. Il revit ensuite Port Royal telle qu'elle lui était premièrement apparue avec toutes ses ruelles tortueuses. A partir de là, le reste lui revint en flashs rapides : Trowa le quittant pour aller chercher le dîner, lui-même se faufilant à bord du Sandrock, la chair tentante de Helen… Arrivé là, il eut à ravaler un lourd gémissement car la dernière chose dont il se rappelait était une étreinte particulièrement passionnée partagée avec Helen. Son pénis palpita avec sympathie à ce doux souvenir…
Euh ? Il y avait là quelque chose qui clochait…
Ha oui, c'était cela ! Helen n'existait pas. Elle n'était rien de plus qu'une illusion en y réfléchissant bien, il y avait eu une dureté similaire contre sa propre érection. Helen était un homme, un pirate même…
Oh mon Dieu ! Avait-il réellement agressé Shinigami tel une bête en rut ?
Il ne savait pas comment il en été venu du plus fantastique orgasme de sa vie à son état actuel mais s'il avait à faire une supposition, il dirait que Duo l'avait probablement assommé et il ne pouvait l'en blâmer. Il se souvenait vaguement du corps se débattant sous son poids et de la manière dont il avait ignoré ses protestations. Il ne pouvait pas croire qu'il se soit forcé sur quelqu'un, sur qui que ce soit. Il se sentait tel un monstre. Il avait décidément envie de vomir maintenant. Le gémissement qu'il eût à retenir était cette fois-ci de dégoût.
Son auto-flagellation fut interrompue par un raclement de gorge. Il dut se forcer à ne pas sursauter ; il ne pouvait pas croire qu'il n'avait pas senti la présence d'une personne si proche. C'était logique maintenant qu'il y songeait qu'on n'ait pas laissé seul un individu aussi dangereux qu'il l'était, d'autant plus qu'il ne semblait même pas avoir été attaché… Cela pouvait s'expliquer par le fait que ses geôliers --quelle que soit leur identité-- se refusent à malmener un blessé. Heero n'était pas certain d'être digne d'une telle miséricorde et la miséricorde seule n'expliquait pas le lit de plume sur lequel il reposait. S'il se trouvait comme il le pensait entre les mains de Shinigami, il aurait semblé plus logique qu'il se retrouve sur le plancher d'un cachot à fond de cale. En dépit de son expérience qui l'enjoignait à feindre le sommeil un peu plus longtemps, il était bien plus tenté de jeter un regard à la personne qui l'observait. Il ne pouvait s'empêcher d'entretenir l'espoir que cette personne serait Helen Winner… Duo Maxwell… Peu importe ! Quelque nom qu'il donne à la magnifique créature, il savait qu'espérer qu'elle s'approche d'une personne aussi répugnante que Heero de son plein gré était par trop optimiste.
« Vous savez, je sais que vous êtes réveillé. Il est inutile de prétendre. »
Et bien… ce n'était donc pas Helen. La voix était effectivement mâle mais pas non plus celle de Shinigami. Comme il n'y avait plus vraiment de raison de continuer la charade alors qu'il était découvert, Heero ouvrit les yeux et tourna la tête pour voir qui avait été appointé comme son infirmière…
Peut-être était-il mort en fin de compte car le visage qui l'accueillit ne pouvait appartenir qu'à un ange. C'était étrange. Il avait toujours était convaincu que, y eût-il eu quelque chose après la mort, il serait envoyé en Enfer plutôt qu'au Paradis. Et pourtant ce jeune homme ne pouvait être autre chose qu'un ange avec ces traits délicats, cette peau pâle, ces mèches blondes tombant artistement sur son front et ses yeux bleus-verts pétillant malicieusement…
Attendez une seconde ! Il était relativement sûr que les anges n'étaient pas supposés faire preuve de malice et le jeune homme n'était probablement donc pas un ange. Comme s'il pouvait lire dans ses pensées le blond lui adressa un sourire positivement machiavélique.
« Bien le bonjour Capitaine ! Vous devez avoir un mal de crâne épouvantable. J'ai ici un remède qui devrait calmer quelque peu la douleur. Toutefois, il a plutôt mauvais goût. J'ai fait du thé pour en chasser l'amertume. En prendrez-vous ? »
Heero craignait qu'il n'ait l'air bien stupide à fixer l'homme comme s'il lui était soudain poussé des cornes mais l'autre ne commenta pas et se contenta d'attendre patiemment sa réponse. Finalement, le Capitaine secoua son sentiment de surréalité et tenta de s'asseoir. La tête lui tourna et il fut reconnaissant quand l'homme vint à son aide, réarrangeant ses oreillers et l'aidant à s'installer confortablement. Il se sentait moins vulnérable dans une position assise mais il était toujours inquiet quant à l'attitude de l'autre homme qui n'agissait pas comme il se serait attendu de la part de son geôlier. Il décida que la méthode la plus prudente pour l'heure était de jouer le jeu.
« Merci. J'apprécierais ce médicament dont vous parlez et une tasse de thé semble également tentante. »
« Fabuleux ! »
On lui tendit une fiole du remède promis et il avait aussi mauvais goût qu'on l'en avait averti. Heero était surpris de la confiance qu'il manifestait : il n'avait pas pour habitude d'ingérer des boissons inconnues que lui offraient des étrangers. Bizarrement, cela ne le dérangea pas plus que le temps d'une pensée éphémère. Il rationalisa que s'ils avaient voulu sa mort, ils auraient tout aussi bien pu l'achever alors qu'il était inconscient et ils n'auraient pas non plus pris la peine de soigner ses blessures.
Heero observa le blond servir le thé avec des gestes précis. Il y avait là une économie de mouvement et une élégance dans chaque geste qui dénonçait une éducation raffinée. Le jeune homme venait d'une famille riche ou bien il avait comme Heero était instruit dans les mœurs des gens fortunés. Deux cuillérées de sucre furent ajoutées à la tasse visiblement destiné à Heero et il n'eut pas le cœur de mentionner qu'il avait toutes les sucreries en horreur. Dans le cas présent le goût sucré et le thé fleuri --au jasmin si son nez ne le trompait pas-- parviendrait peut être à faire passer l'amertume du remède qui s'attardait sur ses papilles.
« Il n'y a pas de crème, veuillez m'en excuser. Elle se perd trop vite et nous avons pris l'habitude de nous en passer. »
Le blond avait l'air désolé et pendant un instant Heero craint qu'il ne fonde en larmes. Heero s'empressa de prendre sa tasse et exprima autant de plaisir qu'il en était capable sur ses traits d'ordinaire impassible dans l'espoir de le réconforter.
« C'est très bien ainsi. Je n'ai pas non plus l'habitude d'en prendre. »
« Nous avons essayé de garder une chèvre à bord il y a quelque temps de cela. C'était fantastique. Nous avions du lait frais quand nous le souhaitions, mais le Capitaine a fini par la relâcher. Elle était très jeune et il craignait pour sa vertu. Vous savez combien les hommes peuvent être rustres quand ils restent trop longtemps en mer sans aucun moyen d'assouvir leurs ardeurs… »
Heero avala son thé de travers. Il ne pouvait croire que cette bouche délicate venait juste d'aborder un sujet de conversation aussi grossier et qui plus est sans raison apparente. Le blond était soit exceptionnellement naïf ou bien cela faisait partie d'un plan étrange pour le déstabiliser. Lorsqu'il eut finalement retrouvé le contrôle de sa respiration, Heero surprit la fausse expression d'innocence sur le visage de chérubin de son interlocuteur et l'énervante étincelle d'humour dans ses yeux clairs : cela faisait définitivement partie de quelque plan. Cependant, il n'excluait pas encore la possibilité qu'il soit toujours inconscient et que tout ceci ne soit qu'un rêve extrêmement dérangeant.
Quand le Capitaine ne manifesta pas d'autre réaction, l'autre hocha la tête et tut sa gaieté précédente. C'était dans une voix des plus sternes qu'il proféra le discours suivant.
« Je suis Quatre Raberba Winner, Second de Shinigami dont vous êtes à présent l'invité. Nous savons qui vous êtes mais sommes plutôt curieux quant à la raison de votre présence à bord du Sandrock. Vous avez été relativement bien traité jusqu'à présent --enfin à part pour ce coup à la tête, mais j'ai comme le sentiment que celui-ci n'a pas été volé-- et il n'y a pas de raison que cela change du moment que vous répondez à quelques questions… et ne causez pas de problèmes bien entendu. Nous nous trouvons actuellement dans ma cabine et vous y resterez enfermé jusqu'à nouvel ordre. Seriez-vous tenté de fouiller mes affaires, autant que vous sachiez que la pièce a été vidée de toute arme potentielle alors j'apprécierais si vous vous absteniez. »
Un regard pointu accompagnait cette dernière requête et Heero opina de la tête. Il n'était pas dans une position où il pouvait mettre ses ravisseurs en colère. Quatre avait raison de souligner qu'il avait été traité avec une considération inespérée. Le Capitaine avait aussi remarqué les deux sabres courbes qui se trouvaient à portée de mains de Quatre. Malgré son apparence inoffensive, Heero soupçonnait qu'il était plus qu'à même de les utiliser si le passager clandestin osait prendre la fuite. Après tout, s'il avait été envoyé négocier seul avec le prisonnier, c'est que le reste de l'équipage avait toute confiance en sa capacité à se défendre. Il n'y avait pas la matière à réfléchir de toutes manières car Heero doutait qu'il ne soit suffisamment remis pour ne pas s'évanouir ou quelque chose de tout aussi humiliant s'il essayait de s'échapper. Et maintenant qu'il y pensait, il avait l'inquiétant soupçon que le balancement qu'il venait de remarquer ne venait pas de sa migraine mais du fait qu'ils se trouvent en haute mer. Il n'y avait pas vraiment de raison de s'échapper de la cabine s'ils ne se trouvaient même plus au port. Et n'était-ce pas là une situation fantastique ? Il ne voulait même pas s'imaginer la réaction de Trowa quand celui-ci s'apercevrait de sa disparition. Et à ce propos :
« Monsieur Winner, si je puis me permettre, je crois que vous connaissez mon ami Trowa Barton ? »
Quatre prit une expression pensive mais ne parut pas offensé d'être interrogé alors qu'il n'avait pas encore reçu de réponse à ses propres questions.
« Alors c'était bien lui avec vous à Sank ! C'est bien ce que je pensais… »
Une sombre expression passa brièvement sur le visage de Quatre mais il se rasséréna aussitôt et seule l'ombre d'une ancienne douleur resta dans le fond de ses yeux.
« Je suis surpris de l'entendre mentionner comme étant l'ami de qui que ce soit. Si je puis vous donner un conseil Capitaine c'est de ne jamais lui tourner le dos. Il n'est pas digne de confiance… »
Heero dédaigna l'avertissement. Il était tenté de corriger le jeune homme. Bien qu'il ne soit pas confiant par nature, Heero avait toute foi en Trowa. A ses yeux, son ami l'avait plus que mérité au fil des années et ne lui avait jamais donné la moindre raison de douter de lui. Cependant, Heero savait qu'il n'était pas dans son intérêt d'indisposer le Second de Shinigami. Il y avait aussi une chance d'en apprendre plus s'il gardait le silence. Il avait pas mal de pratique à cela après tout et cela ne devrait donc pas être bien difficile.
« Alors qu'avez-vous dit que vous faisiez ici exactement ? »
Heero n'avait rien dit bien sûr mais ils le savaient tous les deux et ce n'était pas là le point de la question. Ce que la question voulait dire était : qu'êtes-vous disposé à révéler ? Heero était surpris de réaliser qu'il s'agissait en fait de beaucoup de choses. Cela ne voulait évidemment pas dire qu'il allait tout dévoiler d'une seule traite ; cela aurait été une piètre stratégie quand il avait lui-même l'intention d'en apprendre le plus possible au sujet de Shinigami et de son curieux équipage. Ce Quatre Winner par exemple avait l'air d'être un personnage intéressant et la plupart des gens seraient étonnées de savoir combien on peut apprendre d'une personne seulement par les questions qu'elle pose.
« J'ai suivi votre bateau depuis Sank. »
Les yeux de Quatre pétillèrent d'amusement. Il y avait de toute évidence quelque chose de très drôle dans ce que le Capitaine Lowe venait de dire. Il aurait été bien en peine de dire quoi. En ce qui le concernait, il avait dit la vérité quoique embellie. Il ne pouvait pas vraiment confesser qu'il avait perdu le brigantin de vue dès le départ et avait eu besoin d'être pointé dans la bonne direction par la cousine de Treize Kushrenada. Mais malgré son silence, et comme si par quelque miracle, Quatre semblait connaître quand même la vérité. Ce que Heero ne réalisait pas était qu'il n'y avait pas moyen qu'il eut pu suivre le Sandrock étant donné que ce dernier n'avait pas même existé pour la plus grande partie du voyage entre Sank et Port Royal. Quatre sourit d'une manière exaspérante et ne releva pas le flagrant mensonge.
« Je vois. Pourquoi ? Pourquoi nous suiviez-vous ? »
« J'avais besoin de parler à Shinigami ? »
« Oh ? Et à quel propos ? »
« C'est personnel. Nous avons quelques… différents. »
Quatre l'étudia d'un regard qui se glaçait de manière alarmante. Il y avait quelque chose dans la réponse de Heero qui lui déplaisait terriblement.
« Et ce serait là la raison pour laquelle je vous ai trouvé dans sa cabine. Qu'avez-vous tenté de lui faire ? »
Heero parvint à ne pas rougir mais c'était passé près. Il avala sa salive et évita le regard intelligent de son interrogateur. Il n'allait certainement pas expliquer à cet homme ce qu'il avait fait à son Capitaine la nuit précédente. Car bien qu'il se souvînt à présent qu'il y avait eu une érection contre la sienne durant leur accouplement brutal, Heero s'était tout de même comporté comme le pire des rustres. Il doutait également que Shinigami ne veuille que son second apprenne qu'il s'était soumis sexuellement à un autre homme, encore moins à un homme qu'ils considéraient probablement comme un ennemi. De quelque manière, Heero était certain que Shinigami n'avait pas pour habitude de se comporter de la sorte et qu'il voudrait garder toute l'affaire secrète.
Vu que Heero évitait le regard de Quatre, il manqua complètement sa furie grandissante. Son silence coupable avait été interprété tel l'aveu qu'il avait essayé de faire du mal à Duo. « Allah pardonne moi mais si vous l'avez blessé de quelque… »
Le Capitaine sursauta au malentendu et s'empressa de l'interrompre. « Certainement pas ! Ce n'est pas ce que je voulais dire. Je suis sûr qu'il est en parfaite santé et si je puis me permettre, je suis présentement celui qui souffre de blessures qu'il a infligées. »
Quatre l'étudia plus longuement comme s'il pouvait voir au plus profond de son âme et apparût finalement se calmer, laissant échapper un soupir de soulagement. Il pouvait bien s'agir là de la chose intéressante à se rappeler dans l'interrogation de Quatre : le jeune homme avait une sollicitude évidente et une profonde loyauté pour son Capitaine. Le soldat n'en était pas surpris. Il avait l'impression que Shinigami était le genre d'homme à inspirer une telle dévotion chez ses subordonnés. Il suffisait de voir les émotions qu'il était parvenu à remuer dans son propre cœur jusque là si froid…
Le Second l'observait toujours mais il avait cessé de froncer les sourcils et l'expression calculatrice qu'il arborait à présent ne présageait rien de bon pour Heero. C'est dans un rictus qui fit froid dans le dos du Capitaine Lowe que Quatre demanda :
« Donc, si vous n'avez pas tenté de le blesser… je suis curieux de savoir ce que vous et Duo pouviez bien faire au milieu de la nuit pour que je vous trouve ligoté et à moitié-nu sur le sol de sa cabine… ? »
Cette fois-ci un peu de couleur monta aux joues de Heero et il du se mordre les lèvres pour s'assure de ne pas se mettre à babiller ; c'était une distincte possibilité vu la manière totalement déraisonnable dont il se comportait ces derniers temps. Il pouvait sentir le regard inquisitif de Quatre fixé sur lui imperturbablement. A moins que le sol n'en vienne à s'ouvrir sous ses pieds et à l'avaler miséricordieusement, Heero était bien parti pour une très inconfortable conversation. Et qu'y avait-il chez ce jeune homme qui vous donnait envie de lui confier tous vos secrets alors même que c'était de toute évidence une très mauvaise idée ?
Le salut vînt pour Heero sous la forme de la porte s'ouvrant à la volée et de trois hommes faisant irruption dans diverses manifestations de colère. La cabine sembla se réduire de moitié avec les nouveaux arrivants prenant tout l'espace libre. Le premier à parler fut un géant à la peau sombre, aux cheveux noirs et à l'expression inquiète.
« Maître Quatre ! Allez-vous bien ? Que vous est-il passé par la tête pour venir ici tout seul ? »
La fin de cette phrase était presqu'entièrement étouffée par une autre voix également furieuse et venant cette fois-ci d'un vieil homme portant un cache-œil et une chemise du plus atroce fuchsia imaginable et adornée de palmiers brodés.
« Quatre Raberba Winner ! Je m'attends à ce genre de sottises de la part de Duo, pas de la tienne. Nous ne savons pas de quoi cet homme est capable. Que feras-tu s'il se réveille et attaque… »
La voix de Howard se tut alors que lui et ses compagnons prenaient conscience de la situation, remarquant avec incrédulité que leur prisonnier était bel et bien réveillé et entre toute chose… en train de siroter son thé. Il semblait choqué de leur soudaine interruption. Quant à Quatre, son expression innocente était démentie par le sourire taquin qu'il adressa à leurs trois visiteurs.
Le seul qui ne s'était encore exprimé était le chinois que Heero reconnaissait avoir croisé au marché de Sank. Sa peau dorée avait tourné d'une vilaine couleur rouge et il tremblait de rage. Il jeta un regard accusateur au toujours imperturbable Prince et tonna :
« Tu prends le thé avec le prisonnier ! Es-tu complètement cinglé ? Est-ce que tu te rappelles que tu es un pirate ? »
Quatre lui offrit un sourire patelin et lui répondit d'un ton hautain parfaitement étudié : « Ce n'est pas parce que nous sommes des pirates qu'il nous faut oublier nos manières. »
Il se retourna alors vers le lit où Heero se tenait figé, sa tasse de thé à mi-chemin de ses lèvres, ignorant ostensiblement la présence des trois autres. Il se saisit alors d'un petit bol restant sur le plateau de service et l'agita devant le passager clandestin avec un grand sourire et les yeux pétillants plus que jamais.
«Un bonbon au citron ? »
Le Capitaine Lowe jeta un regard aux friandises et secoua la tête avec une expression confuse. Quatre haussa les épaules et prit un bonbon pour lui-même le gobant avec un plaisir évidant, les yeux mi-clos et continuant d'ignorer Wufei qui s'énervait dans son dos.
« Quelqu'un pourrait-il expliquer à Sa Majesté la différence entre un invité et un prisonnier ? »
Il se tourna soudain vers la porte et continua sa diatribe s'adressant apparemment cette fois-ci à une personne qui demeurait hors de vue, dissimulée par la stature imposante de Rashid.
« C'est entièrement de ta faute tu sais. Tu donnes un exemple si merdique de la manière appropriée de se conduire à bord de ce navire que plus personne ne sait comment se comporter. Et je parierais que ton genre particulier de démence est contagieux. »
Heero fut heureux de voir le fameux Shinigami lui-même apparaître de derrière l'immense arabe avec une expression indignée qui, il nota au passage, convenait à merveille à ses traits elfiques. C'était comme si son visage était illuminé d'un feu intérieur, plus resplendissant que jamais et le Capitaine Lowe se trouva incapable de détourner les yeux. A son éternelle honte il se prit même à soupirer et il pouvait voir du coin de l'œil le sourire entendu de Quatre. Fabuleux ! Comme s'il n'était pas assez humiliant de réaliser que vous étiez complètement amouraché d'un autre homme, avoir un troisième parti au courant de votre folie était carrément insultant.
Pendant ce temps, Shinigami se défendait avec passion contre les calomnies de Wufei.
« Depuis quand est-ce devenu ma faute que Quatre ne puisse se comporter comme un pirate même pour sauver sa peau ? Je ne lui ai certainement pas demandé d'apporter le thé à Heero… hum… je veux dire au prisonnier. »
Duo couvrit sa gaffe d'un froncement de sourcil qui annonçait clairement que chacun ferait mieux d'éviter de questionner la raison pour laquelle il appelait le passager clandestin par son prénom. Howard se contenta de hausser un sourcil tandis que Rashid prit un air confus. Le sourire de Quatre aurait pu lui décrocher la mâchoire. Heero jubilait visiblement. Wufei seul resta sourd à tout autre chose que sa propre colère.
« C'est ta faute parce que si tu n'avais pas laissé entrer un intrus dans ta cabine, il n'y aurait pas d'invité à qui Quatre pourrait servir le thé. De plus, tu connais cet homme et il est évident que tu lui as fait quelque chose d'innommable quand nous étions à Sank, ou bien il ne nous aurait pas suivi jusqu'à Port Royal. En conséquence, il est ton problème. » Wufei pointait vers un Heero visiblement amusé tout en continuant sa tirade, ignorant toujours les sous-entendus de la conversation.
« Pour l'amour de Dieu, je n'ai rien fait avec le gars ! » Duo marqua une pause le temps de se repasser ce qu'il venait de dire, eut l'air mortifié et se corrigea avec une frustration grandissante : « …au gars… je ne lui ai rien fait ! »
Quatre alla jusqu'à glousser. Cela lui gagna un regard mauvais de son Capitaine, mais il protesta de son innocence d'un sourire absent et se pencha de nouveau sur le plateau pour prendre un autre bonbon au citron comme si de rien n'était.
« Et bien quelle autre raison pourrait-il bien avoir de te poursuivre à travers la moitié des Caraïbes ? Ce n'est pas comme si Hilde avait raison et qu'il te traquait pour ravir ton corps juvénile ; tu n'es pas une fille après tout. »
Heero questionna ses motifs pour un instant et en conclut que Wufei n'était pas si loin de la vérité. Une si indigne manifestation de ses plus bas instincts aurait du lui mettre au cœur la peur de dieu. Hélas, il n'était pas un homme très religieux et dans l'immédiat il y avait des choses plus importantes à considérer… tout comme se demander si la goutte de sueur qui glissait présentement sur la joue ciselée de Duo allait tomber sur le sol ou poursuivre son trajet érotique le long de cette gorge somptueuse… Il avait aussi remarqué que l'inattendu sujet de ses insoupçonnés désirs lui jetait des regards en coin avec une fréquence croissante. Il espérait que c'était bon signe et appréciait quoi qu'il en soit l'adorable rougeur que chaque nouveau regard semblait mettre sur la peau fine. Il lui répondit d'un sourire, insouciant de la tension que cela imposait à ses muscles faciaux peu habitués à l'exercice.
Quatre n'avait pu résister bien longtemps aux divertissements imprévus de cette soirée et avait bien vite abandonné ses friandises, reportant son attention sur les évènements présents. Le vague soupçon qu'il avait eu dans le bureau de Hilde semblait devenir réalité sous ses yeux. Il y avait définitivement quelque chose de pas très Catholique entre Duo et le fringant officier de Marine. « Allah nous vienne en aide, » pensa-t-il. Il n'y avait jamais rien de simple concernant les affaires de Shinigami et il parvenait sans mal à s'imaginer les catastrophes qui résulteraient de celle-ci en particulier…
Il jeta un œil sur son plus brave garde du corps mais ne vît rien qu'incompréhension sur son visage rude. Howard en revanche semblait avoir découvert le pot-aux-roses. Quatre n'en fut pas surpris. Le vieil homme avait toujours été rusé et pour quelqu'un qui connaissait Duo depuis aussi longtemps que Quatre le soupçonnait, les preuves étaient flagrantes. Le flamboyant ingénieur ne semblait pas en colère, ni même désapprobateur, juste un peu choqué et indéniablement préoccupé. Il avait aussi l'air en mal en point et Quatre se souvint qu'il venait juste d'être gravement malade et était encore bien loin d'être complètement rétabli. Il aurait probablement du être au lit et non pas en train de gaspiller ses forces vacillantes pour prendre soin des gamins irresponsables qu'ils étaient.
Pendant ce temps, Duo continuait de se disputer avec Wufei. Il était malheureusement conscient de ne pas être à son plus convaincant. C'était entièrement la faute de ce satané bonhomme ! Ce satané bonhomme et ses satanés yeux bleus qui le fixaient avidement comme s'il était un repas gastronomique et que Heero mourait de faim. Confronté à cette faim dévorante, Duo ne pouvait s'empêcher de se remémorer l'intensité de la nuit précédente. C'est pourquoi il en perdait ses moyens et laissait Wufei prendre le dessus de leur argument. Il n'avait même pas entendu un seul mot après que le sujet en soit venu au 'ravissement de son corps juvénile'. Curieux comme l'ouïe d'une personne peut être sélective.
« Foutredieu ! Quelqu'un pourrait-il donner une chemise à notre invité ?! » Duo s'était distinctivement entendu crier quelque chose au dessus de la tirade ennuyeuse de Wufei mais, sa vie en aurait-elle dépendue, il n'aurait su dire ce dont il s'était agi. Rien de bon si le silence était de quelque indication.
« Qu'est-ce que l'état de déshabillé du prisonnier a à voir avec quoi que ce soit ? »
Oh ! Voici donc ce qu'il avait crié. Et bien… c'était vrai que ce torse nu était distrayant. C'était une requête parfaitement raisonnable. Vraiment, il n'y avait pas la moindre raison pour que Quatre et Howard ne s'esclaffent ainsi, ni pour que Rashid et Wufei le fixent comme s'il avait perdu l'esprit. Et qu'est ce que le séduisant bâtard faisait à présent ? Etait-il en train de jubiler ? Certainement pas ! Il n'aurait pas l'audace. Le ton de l'homme était plein de défiance et de promesses quand il parla enfin :
« Etes-vous troublé par la vu d'un homme à moitié-nu Duo ? J'imagine que les gens seraient curieux de savoir que Shinigami est un tel prude. »
La voix d'ordinaire nasale était maintenant sulfureuse et les yeux bleus semblaient déshabiller Duo du regard. Heero venait toutefois de faire une erreur tactique ; il avait rappelé à Duo sa véritable identité. Il était Shinigami et il avait de lourdes responsabilités. Il ne pouvait se permettre de distractions telles celles suggérées par ces yeux là. Il était un pirate et non une jeune fille minaudière séduite par le premier officier venu. Duo se redressa de toute sa non-impressionnante stature. C'était assez pour que chacun sache que Shinigami était de retour et qu'il était temps de cesser tous ces enfantillages. Même le sourire de Heero s'estompa. Il réalisait qu'il avait peut-être poussé sa bonne fortune et qu'il lui faudrait mieux ne pas trop énerver son ravisseur.
Shinigami étudia chacun de ses membres d'équipage un à un et il remarqua la manière dont leur attitude changea aussitôt. Ils comprenaient toujours le moment où il assumait commande et avaient appris à ne pas se mettre sur son chemin… la plupart d'entre eux du moins : Wufei avait parfois encore du mal à entendre raison.
« Bien. »
Duo nota que toute cette excitation avait fatigué Howard. Il hocha la tête à part et fit un geste à Rashid.
« Howard n'a pas l'air en grande forme. Reconduit le à sa cabine et assure toi que Gene abandonne ses expériences le temps de trier les médicaments que nous a donné Sally. »
Le géant acquiesça et prit le bras de Howard pour le guider vers la sortie, ignorant les protestations du vieil homme. Shinigami reporta son attention vers Wufei et fronça les sourcils. Il était de toute évidence mécontent de la toute dernière colère de Wufei.
« Chang ! Je suis parfaitement conscient d'avoir mes fautes. Tout le monde en a. Tu connais aussi ma clémence et que j'encourage chacun à dire ce qu'il pense. Ce que je ne tolère pas en revanche, c'est un manque total de respect. J'aimerais que tu te souviennes que je suis ton Capitaine et qu'aussi longtemps que tu décides de rester à bord de mon navire tu te dois d'obéir à mes ordres et de régner l'attitude mutine dont tu fais preuve. En ce qui me concerne, c'était ton dernier avertissement ; la prochaine fois, il y aura des sanctions. Suis-je clair ? »
Etrangement, Wufei avait l'air mortifié. Il savait qu'il était allé trop loin et était tout disposé à faire amende de quelque manière que son Capitaine décidât. Il savait bien que pour toutes ses plaisanteries, Shinigami était un grand Capitaine et peut-être même un encore plus grand homme. Wufei ne devrait vraiment pas se laisser aller à son mauvais caractère. Il se tint à l'attention sous le regard de son Capitaine, sans jamais baisser ses yeux d'onyx qui étaient inhabituellement transparents et sincères. Une fois satisfait, les traits de Shinigami s'adoucirent et il offrit un petit sourire indulgent à Wufei.
« Bien. Je crains que nous n'ayons laissé Hernan en charge du gouvernail. Si tu te souviens, il a toujours du mal à se rappeler dans quelle direction la pointe rouge d'une boussole est censée indiquer. Il faudrait peut-être mieux que tu ailles le relever d'une tâche aussi périlleuse. »
Wufei sembla un moment scandalisé à l'idée du rond espagnol à quelque proximité de la barre et sortit en courant. Duo soupira et rassembla ses forces pour ses dernières et plus ardues missions. Quand ses yeux se posèrent sur Quatre et Heero, il fut surpris de les trouver silencieux et arborant un air docile. Et bien… il était plaisant que quelque chose aille comme il le voulait pour une fois.
« Quatre, je suis sûr que tu avais les meilleures intentions du monde mais Wufei n'a pas tort de penser que quiconque s'infiltrant sur Deathscythe n'est pas un ami quelles qu'en soient ses raisons. Etant donné que tu sembles incapable de réfréner tes instincts maternels, je pense qu'il serait pour le mieux que tu ne t'approches pas de cette cabine dans les jours à venir. »
« Mais Duo… »
« Silence ! Ceci n'est pas sujet à discussion Quatre. Le gars ne semble plus être au seuil de la mort et pourra donc se passer d'une infirmière. Quant à toi, tu resteras dans la cabine de Meiran jusqu'à nouvel ordre. Est-ce bien compris ? »
« A vos ordres Capitaine. » Quatre jeta un bref regard apologétique à Heero avant de quitter la cabine en boudant tel un enfant grondé.
Le Capitaine Lowe ne savait quoi penser du fait de se retrouver seul avec Shinigami. D'un côté, il pouvait s'agir là de l'occasion qu'il avait espérée depuis qu'il avait repris conscience dans un lit inconnu, mais de l'autre, il était plus qu'impressionné par la démonstration d'autorité du pirate. Il ne restait rien de la douce Helen, ni même du passionné diablotin de la nuit dernière dans l'homme formidable qui l'écrasait maintenant d'importance. Il n'était pas vraiment effrayé mais il réalisait qu'il serait stupide de le provoquer. Heero se serait senti plus à l'aise s'il avait pu se lever, c'était vraiment dérangeant d'affronter Duo alors qu'il le dominait physiquement.
« Maintenant Capitaine Lowe, j'aimerais que vous compreniez que vous êtes prisonnier sur ce bateau. Rien de plus. Je n'ai pas le temps de m'occuper de vous dans l'immédiat alors tout ce que je vous demande pour le moment est de rester où vous êtes et de ne pas causer de vagues. »
Sans plus de formalités, Duo se dirigea vers la sortie. Il fut arrêté par la voix téméraire de Heero.
« Je suppose que nous ne discuterons donc pas de la nuit dernière ? »
Le Capitaine Lowe ignorait d'où ceci pouvait bien venir. Il n'était pas d'ordinaire porté à l'impertinence. Son grand-père aurait été scandalisé. Il était cependant trop tard pour ravaler ses mots et il choisit d'arborer un rictus confiant, se préparant pour une probable réaction violente. Shinigami se retourna brusquement.
« Ne testez pas ma patience Heero, vous ne m'aimeriez pas quand je suis en colère. Il n'y rien pour prouver que la prochaine fois que je vous attaque, je m'arrêterais après le premier coup. Et si vous mentionnez la nuit dernière à qui que ce soit sur ce bateau, vous vous retrouverez jeté par-dessus bord en moins de temps qu'il n'en faut pour dire 'passager clandestin'. »
« Je n'aurais pas imaginé que le grand Shinigami était un hypocrite. Je crois me souvenir que je ne suis pas le seul à avoir apprécié notre petite entrevue. Alors n'êtes-vous pas un peu mesquin de passer vos nerfs sur moi ? »
Les yeux de Duo étaient positivement arctiques et Heero dut réprimer un frisson. Il regrettait la passion enflammée de tout à l'heure.
« En effet. Je suis mesquin, hypocrite et en fait affligés de tous les défauts possibles. Vous feriez bien de vous en souvenir à l'avenir. »
« Pas de tous les défauts non. Il n'y a certainement pas chez vous la moindre once de laideur… Et croyez bien que j'y ai regardé de près, » répondit Heero avec une œillade salace.
La porte claqua bruyamment et Heero put entendre le son d'un verrou se mettre en place, mais il avait réussi à surprendre le visage cramoisi de Duo et il se contenta de rire. La partie était loin d'être finie et Heero n'avait pas la moindre intention de perdre…
Notes de l'auteur :
Si dans cette scène Quatre vous a fait penser à un personnage d'un tout autre fandom, sachez que c'était voulu et en fait l'un de mes nombreux hommages silencieux.
