Je marchais pour rejoindre mes appartements. Le cliquetis de mes talons sur les dalles de pierre froide résonnait sous les voûtes. Ma large cape d'hiver, noire et bleue ciel virevoltait légèrement. Dehors, il faisait froid. La pluie était présente et rendait les jardins boueux. Nous étions vendredi, ce qui annonçait la fin de la semaine. J'allais pouvoir me reposer un peu. Ma visite impromptue chez Rémus, une nuit de pleine lune, m'avait épuisé moralement. Le voir souffrant, aux portes de la mort, m'avait coûté cher émotionnellement. Je ne pouvais penser qu'il vivait ça depuis sa prime jeunesse. Et le simple fait d'imaginer que l'état dans lequel je l'avais vu était moins impressionnant qu'avant me donnait envie de vomir.
Je fourrais la clé dans la porte de mon logement de fonction et entrais. J'ôtais délicatement ma cape et la posais au porte-manteau. Je retirais à la hâte mes chaussures pour libérer mes pieds douloureux et marchais jusqu'à la salle de bain. Je prenais une douche pour me réchauffer de ce froid hivernal normal pour une fin de mois de janvier. A la sortie de l'eau, je m'enroulais dans une serviette éponge chaude et moelleuse et me séchais. J'enfilais rapidement un large pull que j'avais subtilisé à Rémus avant de détruire l'intégralité de son armoire. Je gardais ce vêtement comme une relique. Certes c'était un vieux pull en laine noir, usé aux coudes, mais je n'avais pu me raisonner à le découper lui aussi. Je mettais aussi mon pantalon de pyjama et de grosses chaussettes.
Je ne remarquais qu'en soirée qu'une enveloppe était posée sur mon bureau. Je la pris délicatement entre mes doigts. Je reconnaissais son écriture entre mille. M'annonçait-il enfin qu'il allait venir me voir, comme il l'avait promis ? Je fis apparaître une tasse de chocolat chaud sur le guéridon proche de mon fauteuil. Je prenais une couverture et m'installais devant le feu crépitant de la cheminée. J'ouvrais la lettre.
Ma très chère et tendre Hermione,
Je ne tournerais pas autour du pot très longtemps. Je me vois dans l'obligation de rompre mon serment. Je ne viendrais pas.
Ne sois pas peinée. Je fais ceci, avec beaucoup de tristesse certes, mais pour toi. Pour t'éviter une souffrance insupportable. Celle que je vis depuis bien trop longtemps. Une vie de nomade, triste, morne, sans avenir à moyen et long terme.
Je me dois d'être totalement honnête avec toi. Mon esprit, jusqu'alors cartésien, a commencé à nourrir une attirance, puis des sentiments profonds à ton égard. Cela avait commencé à la soirée du Nouvel An chez les Potter, et s'est amplifié lorsque tu as logé à mon domicile. Cette semaine à tes côtés furent d'une douceur inégalable. Je te remercie d'ailleurs d'être venue lors de la pleine lune. Pour une raison inexplicable, ce fut la nuit la plus supportable qu'il soit malgré la douleur que j'endurais.
Je ne dois pas continuer à nourrir un feu qui n'est voué qu'à s'éteindre. Pire, qu'il puisse se transformer en un brasier détruisant tout sur son passage. Je ne suis qu'un vieil homme de près de quarante ans, employé lambda du ministère, à la nature trop instable pour envisager une liaison de n'importe quel type qu'il puisse exister. Tandis que toi, Hermione Granger, membre du Trio d'Or, meilleure amie du Survivant, héroïne de Guerre à tout juste dix-sept ans, enseignante dans la prestigieuse école de BeauxBâtons. Nos vies sont diamétralement opposées et n'ont, n'auront jamais pour vocation de se lier.
Hermione, je voue une véritable admiration pour ton courage, ton intelligence et ta persévérance. J'aurais aimé en avoir ne serait-ce qu'un quart. Tu es l'incarnation de Gryffondor. Hermione, tu es belle, douce, loyal, un être formidable qui, lors de la guerre, fut une chandelle allumée au milieu de la tempête désastreuse que nous avons tous vécu. Je ne suis pas sûr que Harry aurait pu s'en sortir si tu n'avais pas été là.
Tu trouveras quelqu'un d'aussi formidable que toi, un homme fantastique avec qui partager ta vie, te marier, avoir des enfants qui, j'en suis certain, seront aussi aimés et intelligents que leur mère. Je ne pourrais jamais être cet homme. Je ne pourrais jamais te rendre aussi heureuse que tu le mérites.
Mais saches Hermione, que jamais tu ne quitteras mes pensées. Ma porte te sera éternellement ouverte, même après cette lettre. Tu as été, tu es et resteras la plus belle rencontre de ma vie. Tu as une place bien particulière dans mon coeur et dans mon âme, et j'ose affirmer que de t'avoir connu fut une bénédiction pour toutes les personnes que tu côtoies. Tes élèves ont la chance d'avoir une enseignante exceptionnelle, et ils feront partis des meilleurs sorciers par le simple fait d'avoir acquis des connaissances grâce à toi.
Je dois fermer cette porte imaginaire qui s'ouvrait potentiellement à un nous. Je te laisse avoir la meilleure vie possible, celle que tu mérites largement.
Ton ami dévoué,
Rémus J. Lupin.
Je posais la lettre sur mes genoux. Je ne pleurais pas, ni n'étais triste. J'étais tout simplement furieuse. Comment un homme aussi intelligent que Rémus avait pu écrire un lettre pareille ? Une lettre ? Non. Un tissu de mensonges, de pleurnicheries et de sottises. Comment avait-il pu survivre à la Guerre sans avoir retenu les leçons qu'elle nous avait enseigné/ L'amour, qu'importe les différences, le courage, la foi en l'avenir. Ces choses si importantes pour qui ses amis et les miens s'étaient sacrifiés. Comment pouvait-il se regarder ou même se supporter à se complaire dans une solution de facilité, sans même se battre ? Il ne comptait donc jamais sortir de sa zone de confort, solitaire, isolé, effacé, dominé par son entourage ?Il tenait tant que ça à être seul toute sa vie ? J'allais lui en donner, de la solitude.
Je jetais son horrible lettre dans le feu de la cheminée. Qu'il aille au diable, si c'est vraiment ce qu'il souhaitait.
