Bonjour/Bonsoir/Holà.
Alors, ceci est une « petite fic », sensée faire le lien entre l'épisode 3 « La Longue Nuit » et ma version de l'épisode 5, publiée sous le nom Une part de lui-même. L'intrigue reprend donc juste après la fin de l'épisode 3, et j'entends développer bien davantage les lendemains de cette bataille contre le Roi de la Nuit. Pour celles et ceux qui auraient déjà lu ma première fic GOT Lendemains, vous y retrouverez quelques similitudes, mais ce sera rapidement oublié.
Précision 1 : je vais partir du principe que l'épisode 4 s'étire sur au moins deux mois. Ça peut sembler arbitraire, mais vu que dans la série, il doit s'écouler grosso modo trois scènes entre le départ de Jaime de Winterfell et sa capture par Daenerys, et qu'il y a un mois de voyage entre Winterfell et Port-Réal, bah ça fait déjà un mois, sans parler des armées qui doivent reprendre des forces après la Longue Nuit et du trajet de Daenerys et de ses troupes jusqu'à Port-Réal. Donc ouais, deux mois. Au moins.
Précision 2 : Ce sera une fiction à chapitres. Courts, les chapitres, au regard de ce que je fais d'habitude.
Précision 3 : Cette fiction ne mettra pas en scène que Jaime et Brienne, mais ils seront majoritaires au regard des autres personnages, d'autant que plusieurs scènes du véritable épisode 4 (plus de la moitié, en fait) m'ont plu. Du coup je ne les réécrirai pas pour paraphraser, aucun intérêt. Voyez cette fic comme un enchaînement de scènes coupées.
Personnages principaux et relations : Jaime/Brienne en construction. Jon/Daenerys et Ver Gris/Missandeï établis. Pré Sansa/Tyrion, post Arya/Gendry. Et Podrick the best, parce que. Et Bran aussi, parce qu'il peut servir. Si, je le jure.
Bonne lecture,
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- JOUR APRES JOUR –
Chapitre 1
De cendre, de neige et de sang
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Les cendres tapissaient le sol de Winterfell au même titre que la neige, tentant, tant bien que mal, de recouvrir les traces du carnage d'un voile de blancheur.
Les rayons du soleil courraient doucement sur la plaine, éclairant légèrement les remparts détruits et fumants de la forteresse. Une aube que nul n'avait cru voir était en train de se glisser sur Winterfell, d'illuminer sa carcasse en feu.
Cela ne faisait qu'un instant. Une minute. Ou bien était-ce une heure ? Depuis que les morts s'étaient effondrés. Depuis qu'ils étaient venus. Plus rien n'avait de sens. La tempête de neige qui avait hurlé sur la plaine toute la nuit s'était retirée, sans que le moindre vent ne pousse les nuages, elle était simplement retombée comme un souffle, doucement, à mesure que les morts s'effondraient.
Jaime Lannister se laissa aller contre le mur. Il puait le sang, la boue, la peur, la sueur, la pisse des cadavres. Il n'était que douleurs et épuisement, comme si chaque parcelle de son corps avait été rouée de coups et laissée pour morte, exsangue.
Mais il était vivant. Couvert de sang, entouré d'un océan de viscères et de cadavres, pris à la gorge par l'odeur de la mort et de la pisse et de la chair calcinée qui lui donnait tout à coup envie de vomir alors qu'il avait passé la nuit à l'endurer sans un haut-le-cœur, mais il était vivant. Sa poitrine était si douloureuse à se soulever qu'il ne pouvait être que vivant. La mort aurait au moins eu la clémence de lui épargner cela.
De part et d'autre de lui, il lui sembla voir et entendre Brienne et Podrick s'affaisser contre la muraille, les jambes coupées par l'épuisement. Il aurait voulu dire quelque chose, leur demander s'ils allaient bien. Mais il ne pouvait même pas tourner le regard vers eux. Ses yeux épuisés étaient happés par l'amoncellement de cadavres inertes qui s'étaient effondrés comme un château de cartes quelques instants plus tôt. Ou était-ce une éternité ? Le soleil s'étirait peu à peu à l'horizon. Une éclaircie de ciel bleu venait d'apparaître au-dessus de la citadelle détruite, et pourtant, quelques flocons de neige voletaient çà et là. Comme si les dieux cherchaient à masquer le visage de l'horreur.
Mais Jaime ne pouvait ignorer cette horreur. Devant lui, à perte de vue, il n'y avait que des cadavres. Le sang lui montait jusqu'aux chevilles. Il sentit, soudain, ses bottes patauger dedans, et en baissant les yeux il les vit, au milieu de cette mare de sang, de viscères, de restes de ce qui avaient été des hommes et des femmes autrefois. Ses pieds avaient disparus dans la mort. Et partout où il portait le regard, il ne voyait que du rouge.
Une première plainte fendit la cour silencieuse, jusque-là suspendue à un souffle d'espoir et de stupeur. Un cri déchirant, d'épuisement et de choc mêlés, suivi du bruit mat d'une chute étouffée par le tapis de corps sans vie qui recouvrait la cour. Et puis ce fut une série de cris, de hurlements de douleur, d'horreur, et des chutes, et des sanglots, et des nausées soudaines qui firent basculer les survivants en avant alors qu'ils se vidaient de tout ce que leur corps avait pu ingérer au cours des dernières vingt-quatre heures. A la gauche de Jaime, Podrick Payne rendit brutalement son dîner et le vin que lui avait offert Tyrion. Une plainte passa bien ses lèvres, mais elle fut à peine audible dans le gargouillis dégueulasse de son vomissement.
Jaime, lui, serra les dents et les doigts, si fort que sa mâchoire lui fit mal et que la poignée de son épée s'incrusta dans sa paume. Il avait vu des charniers, des étendues de cadavres, des batailles immondes par dizaines. Non que celle-ci ne fut pas la pire, et de loin, mais il ne pouvait pas s'effondrer. Il s'y refusait. S'il le faisait, il doutait de se relever jamais.
Il était vivant. Brienne de Tarth, à sa droite, était vivante. Il le savait, il l'entendait respirer avec difficulté. Podrick était vivant, il dégueulait. Tyrion, dans les cryptes, devait être vivant lui aussi.
Ils avaient eu de la chance, ce n'était rien d'autre. Il n'y avait aucune histoire de force ou de technique là-dessous. Juste de la chance, une putain de chance de cocu qui leur avait laissé la vie sauve.
Le cœur au bord des lèvres, Jaime chercha de l'air. Il n'était pas loin de vomir malgré lui. L'odeur lui sautait désormais à la gorge avec une telle force qu'il n'était pas loin de finir aussi mal que le pauvre Podrick.
Combien de temps restèrent-ils ainsi, immobiles, suspendus à leur incrédulité ? Jaime ne sut jamais. Mais à un moment, il entendit la voix de Brienne, réduite à un croassement plein de douleur, s'élever :
- Allons voir aux cryptes.
Pareil à une armure rouillée, Jaime tourna difficilement la tête vers elle, et enfin, la vit. Sa blondeur disparaissait dans le sang. Plusieurs profondes balafres lui lacéraient le visage, son gorge-rein était réduit à un amas de chairs sanguinolentes et son armure avait été enfoncée à divers endroits, il en voyait les bosses. Son regard était hagard, la prise sur son épée, tremblante.
Jaime hésita. Il avait besoin de sentir le poids de Widow's Wail au bout de son bras, elle était sa seule défense, sa seule espérance de survie. Mais il voyait Oathkeeper dont la pointe effleurait un cadavre en oscillant, et il sentit qu'il devait agir. Parce que soudain, cela lui sauta à l'esprit.
Jamais encore Brienne n'avait combattu lors d'une bataille. C'était sa première.
Il rengaina laborieusement Widow's Wail et saisit doucement la main de la guerrière. Un léger sursaut et un mouvement de recul, et son regard hanté se posa sur lui.
- Rengainez, dit-il, et sa voix lui paraissait étrangère. Je crois que c'est terminé.
C'est terminé, et nous sommes en vie.
Avec des gestes raides, Brienne rengaina son épée, et Jaime lui relâcha la main. Elle le fixait d'un air perdu, et Jaime se demanda s'il lui renvoyait la même expression. De quoi avait-il l'air lui-même ? Il sentait le sang qui le maculait, mais pas uniquement, et ses sens étaient soudain agressés de perceptions parasites qui lui donnaient enfin de s'effondrer et de ne plus jamais bouger. Mais s'il s'effondrait, alors il tremperait dans cette mare de sang à ses pieds, et ça, jamais.
Un sanglot, plus proche que les autres, les fit se retourner vers Podrick. Le jeune homme avait cessé de vomir et lâché son épée. Son regard errait sur les centaines de cadavres qui s'amoncelaient dans la cour. Sa bouche, couverte autant de sang et de sueur que d'un peu de ce qu'il venait de rendre, était ouverte dans un cri qu'il se refusait de pousser.
Jaime se retrouva à sa hauteur sans réaliser avoir bougé. Il n'avait que très peu parlé à Podrick, malgré le temps que le garçon avait passé au service de Tyrion ou comme écuyer de Brienne. Il le savait doux et mauvais épéiste, légèrement naïf. La veille, il avait découvert un jeune homme plus fort et mature qu'il ne s'en souvenait, entièrement dévoué à sa lady et à la cause qu'ils étaient venus défendre dans le Nord.
Mais à le voir effondré soudain, il réalisa que Podrick n'avait connu que deux batailles, et aucune de cette ampleur. Et qu'il demeurait très jeune.
Et que nul être encore vivant n'avait déjà connu un pareil carnage par le passé.
- C'est fini, Podrick.
Jaime lui adressa un sourire qu'il espérait réconfortant, mais il n'était pas certain d'y parvenir. Le jeune homme tremblait, incapable de s'arrêter de pleurer. Jaime vit Brienne se pencher pour ramasser l'épée de l'écuyer, tombée dans la mare ensanglantée et désormais maculée d'entrailles. La guerrière hésita, mais finit par rengainer elle-même l'arme dans le fourreau de Podrick. A leurs pieds, les vomissures se mêlaient au reste du carnage.
- Je suis désolé, ma Lady, bredouilla Podrick d'une voix détruite.
- Ne sois pas ridicule, répliqua Brienne. Il n'y a aucune excuse à présenter.
Elle donna une tape malhabile sur l'épaule du jeune homme, marqua une hésitation et s'y cramponna soudain, son regard vissé à celui du pauvre écuyer.
- Tu t'es bien battu, Pod. Et je suis heureuse que tu sois en vie.
Le garçon voulut répondre, mais sa bouche ne laissa passer aucun son. Hagard, il se laissa entraîner et sans que Jaime comprenne bien comment, ils se retrouvèrent à tituber tous les trois de front, les bottes enfoncées dans le sang quand elles ne prenaient pas appui sur un ventre mou que rien n'avait protégé, ou ne glissaient pas contre une armure ensanglantée. Jaime prit sur lui de ne surtout pas regarder au sol plus que nécessaire.
Vers le centre de la cour, ils durent escalader un monticule de corps et Jaime vacilla, ne se remit droit sur ses jambes que de justesse pour éviter la chute, mais l'un des corps se retourna sous le pied de Brienne et la guerrière – la chevaleresse, désormais – glissa. Sa main se referma sur le bras de Jaime et celui-ci se campa sur ses jambes pour ne pas être entraîné avec elle. Ils chancelèrent, mais tinrent bon. Un regard bref, épuisé, et Brienne le lâcha. Il ne restait qu'une mare de sang et quelques cadavres épars devant eux, avant la porte des cryptes. Plus personne n'en gardait l'accès. Plus personne ne semblait debout.
Sourd aux gémissements, aux cris et aux vomissements qui émergeaient çà et là, Jaime tendit la main vers la porte, et ses doigts se cramponnèrent à la poignée comme si sa vie en dépendait. Tyrion était derrière cette porte. Tyrion devait être vivant et indemne.
Mais la porte ne s'ouvrit pas. Bloquée de l'intérieur, elle ne s'ouvrirait pas avant que quelqu'un ne le fasse de l'autre côté.
Ils vont bien, Jaime. Tu étais dehors, eux étaient à l'abri, ils vont bien, Tyrion va bien…
Soudain, il revit les cadavres se relever et ouvrir leurs yeux de ce bleu surnaturel, et son cœur lui tomba dans l'estomac. Il n'y avait plus de souffle dans ses poumons. Les cadavres s'étaient relevés. Les cadavres. Et Tyrion était dans les cryptes, sans arme, sans personne pour le protéger...
Il croisa le regard de Brienne, et sut qu'elle avait pensé à la même chose. Même sous le sang qui lui maculait le visage, il voyait la peur se peindre sur son visage.
Il fracassa sa main d'or contre le bois.
- Tyrion ! Tyrion c'est moi ! C'est terminé, vous pouvez sortir !
Pendant un instant, il n'y eut aucune réponse, pas même le son d'un pas, de quoi que ce soit. Ou alors il n'entendait rien. Ce devait être ça. Il le fallait, il fallait que Tyrion soit toujours vivant…
De l'autre côté du battant de bois, quelqu'un activa le mécanisme qui l'avait gardée close. Jaime sentit ses ongles s'enfoncer dans la porte, mais une poigne tremblante lui saisit le coude et il se laissa écarter sans beaucoup de résistance. La porte des cryptes s'ouvrit en grinçant et un visage livide se détacha de l'ombre. Jaime reconnut à peine Sansa Stark et ne distingua rien des visages apeurés qui se pressaient derrière elle. Il voulut lui demander où était son frère, mais sa question se coinça dans sa gorge. Au même instant, son regard tomba sur le nain qui se tenait à côté de la jeune lady, et il sentit ses genoux céder sous lui. Il vit à peine Tyrion écarter les bras et se vit lui-même à peine combler l'espace entre eux : il sentit simplement ses bras se refermer sur son frère et le visage de celui-ci heurter son épaule. Le reste n'existait plus.
Jamais Jaime ne saurait combien de temps il devait s'écouler avant qu'il ne parvienne à se reculer. Il n'en avait plus rien à faire de rien. Peu lui importait que tout le monde le voie pleurer de soulagement en serrant son petit frère contre lui sans se préoccuper du sang et du reste. Mais il fallut bien se détacher de Tyrion. Celui-ci promena sur la cour un regard horrifié.
- Il faut… dresser la liste des survivants, dit Sansa d'une voix tremblante. Ma sœur… Mes frères… ?
- Nous ne les avons pas vus, répondit Brienne.
Tyrion demeura un instant figé par le spectacle de la cour, puis il se tourna vers les cryptes et Jaime aperçut enfin Varys et la suivante de Daenerys, dont il n'avait pas retenu le nom.
- Varys, pouvez-vous commencer à dresser la liste des survivants et des blessés ? Je vais partir en quête de notre reine et des Stark.
- Les Immaculés ? demanda la suivante. La reine des dragons ?
Mais Jaime ne put que secouer la tête. Il ne se souvenait d'avoir vu personne. Il n'avait qu'à peine réussi à garder un œil sur Brienne et Podrick et s'étonnait encore d'avoir pu rester à leurs côtés. Au regard de la femme sombre, il comprit qu'elle cherchait quelqu'un en particulier. Elle n'adressa qu'un bref regard à Tyrion et Varys avant de fendre leur petit groupe pour partir en quête des Immaculés survivants et de Daenerys Targaryen.
Si ça n'avait tenu qu'à lui, Jaime se serait arrêté là. Il n'avait qu'à se laisser glisser contre le mur et attendre, quoi il l'ignorait. Peut-être d'avoir simplement plus de force ou de courage pour affronter le massacre. Mais Sansa et Tyrion étaient déjà prêts à partir vers le Bois sacré et il ne pouvait rester là. Non parce qu'il craignait qu'il n'y ait encore du danger, mais parce que Brienne de Tarth était fidèle à elle-même, et déjà sur les pas de la lady Stark. Et ça, il ne se sentait pas capable de le supporter. Parce que se retrouver seul, sans Tyrion, sans Brienne et sans Podrick, parce qu'il suivrait fatalement la chevaleresse, serait un avant-goût des Sept Enfers, alors qu'il avait déjà l'impression d'y baigner. Au cours de cette nuit d'horreurs, il n'avait eu qu'eux à qui se raccrocher.
Alors il se retrouva à emboîter le pas à Brienne et Podrick, qui eux-mêmes suivaient Tyrion et Sansa, et ensemble ils suivirent en silence le chemin que dessinaient les corps et les traces de pas dans la neige. Jaime sentait le sang lui battre les tempes et n'entendait plus rien d'autre que le crissement de ses bottes dans la neige tâchée de sang, et ne voyait rien d'autre qu'une étendue blanche tâchée en de multiples endroits de rouge et de sombre. A un moment, il trébucha et buta contre Podrick, qui continuait de pleurer en silence. A nouveau, il sentit une prise sur son bras, et ce n'était pas l'écuyer. Mais cette fois, la prise était là pour le stabiliser, non pour qu'il soutienne lui-même quiconque.
Chancelant, il croisa le regard de Brienne. Il était incapable de lire son expression, mais se sentit curieusement mieux. Le monde de rouge sang, de blanc neigeux et cendré et de noir de murs et de cadavres, était encore capable de comporter une autre couleur, finalement. Et cette couleur n'avait rien de terrifiant comme l'avait été le bleu des cadavres revenus à la vie.
Un sanglot soudain lui révéla qu'ils étaient arrivés au barral. Un éclat de roux – ce devait être Sansa Stark – se jeta sur deux formes sombres, l'une assise dans un fauteuil, l'autre debout à ses côtés. Arya et Brandon Stark. Tous les deux vivants.
Jaime sentit un poids lui quitter les épaules. Il entendit presque sans le voir Bran leur dire que Jon Snow et Daenerys avaient survécu également, que le premier se trouvait quelque part dans l'enceinte de Winterfell, face au cadavre du dragon du Roi de la Nuit, et la seconde hors des remparts, pleurant sur le corps de l'un de ses amis. Tyrion demanda qui, mais Jaime n'entendit pas la réponse. Il sentait la fatigue lui tomber dessus comme une chape de plomb. Il sentait toujours une pression sur son bras, mais aurait été incapable de dire qui, de Brienne ou de lui, soutenait réellement l'autre.
D'autres choses furent dites, Jaime s'en douta. Mais il n'entendit rien. Ils étaient vivants, et les Marcheurs Blancs n'étaient plus. Il ne pouvait pas assimiler davantage d'informations. Tout au plus pouvait-il distinguer les silhouettes autour de lui, deviner les visages, et sentir la poigne qui le maintenait dans le monde des vivants.
Au-dessus d'eux, le ciel bleu se teignait doucement de gris pâle, et de nouveaux flocons, plus épars et légers qu'ils ne l'avaient été depuis des semaines, emplirent doucement le ciel.
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Jaime ne devait se souvenir de rien ensuite, si ce n'est la véhémence dont firent preuve Tyrion et Sansa pour les convaincre de se reposer. Il lui sembla vaguement qu'Arya Stark subissait les mêmes ordres, mais il ne se souvint pas de la voir disparaître. Lui-même ne réalisa qu'il ne se trouvait plus sous le barral, aux côtés de son frère et des Stark, que bien plus tard, quand il réalisa que le blanc envahissait tout. Il reprit contact avec la réalité, sur un escalier extérieur en lambeaux, sans aucun souvenir de s'être rendu là. La première chose dont il eut conscience, ce fut le blanc qui gagnait du terrain, et il lui fallut un moment pour réaliser que la neige tombait désormais drue et envahissait peu à peu le décor de carnage qu'était Winterfell. Le rouge du sang disparaissait doucement. Il n'y avait plus de flammes dans la cour principale, et à peine quelques feux qu'il devinait de l'autre côté de la muraille. La fumée se dispersait dans le ciel redevenu blanc.
Lui-même était assis si haut sur l'escalier qu'il était presque rendu sur le chemin de ronde. Et il avait une vue imprenable sur la cour où femmes et enfants extirpaient les blessés des piles de cadavres. Çà et là, des brancards supportaient le poids de ceux qui ne pouvaient pas même se traîner au sol. L'armée des morts était peu à peu traînée au-dehors par le portail éventré.
La seconde chose dont il eut conscience, ce fut la pression autour de son bras. Il baissa les yeux sur la main gantée, où le sang réussissait à tâcher même le noir, et réalisa à cet instant seulement que Brienne était assise à côté de lui, et Podrick deux marches plus bas.
Son mouvement dut attirer l'attention de Brienne car il la vit tourner vers lui un regard hagard, et les doigts qui lui serraient le bras se détachèrent péniblement.
- Vous êtes de retour.
Ce n'était pas sa voix. Il la voyait parler, mais ce n'était pas sa voix, simplement une version rouillée et épuisée de celle-ci. Jamais il n'avait rien entendu de semblable et jamais il n'aurait cru l'entendre.
- Depuis combien de temps… ?
- Je ne sais pas.
Elle était toujours aussi ensanglantée, toujours aussi prête de s'effondrer, et Jaime se demanda comment elle avait pu faire pour tenir jusqu'ici, pour les guider, Podrick et lui, vers cet escalier, puisque lui-même n'avait certainement pas demandé ou souhaité s'y rendre. Mais peut-être s'était-elle cramponnée de la sorte au peu de forces qu'il lui restait justement parce qu'eux n'étaient que des ombres sans conscience, dévorés par le choc et l'épuisement.
Si la situation avait été autre, il n'aurait jamais tenté un tel geste. Pris un tel risque. Tenté une telle violation des convenances et de l'honneur. Mais rien ne l'avait préparé à une telle situation, à ce qu'un jour des milliers de cadavres ne déversent leur sang et leurs fluides sous ses yeux pour se relever parmi les autres morts et les Marcheurs pour tuer davantage, encore et toujours.
Il étendit le bras droit, soudain déçu de se trouver du mauvais côté de la guerrière et de n'avoir que sa main d'or à offrir, et entoura les épaules de Brienne. Il n'avait pas réfléchi, mais instinctivement, il redouta une rebuffade. Le peu d'esprit qu'il lui restait songea que ç'aurait été légitime. Jamais il n'avait tenté ne serait-ce qu'une poignée de mains, et toute chevaleresse qu'elle était désormais, Brienne était une lady et ne l'aurait certainement jamais permis. Mais elle ne se dégagea pas. Au contraire. Elle prit appui contre lui, et sa tête épuisée vacilla. Jaime sentit la jeune femme s'appuyer contre lui, tempe contre tempe, sang contre sang. A peine devait-on distinguer leurs traits. De loin, sans doute étaient-ils aussi méconnaissables que les morts défigurés qui jonchaient le sol.
Mais c'était agréable. Même glacée et couverte de sang, Brienne était vivante. Et contre lui, il en avait la preuve. Et soudain, surtout, il en avait besoin. Peu importait si cela ne durait pas. Si plus tard, une fois ce carnage éloigné (mais le pourrait-il ? Le sang cesserait-il de gorger le sol, l'odeur des cadavres et des incendies de les prendre à la gorge ?), Brienne ne lui adressait plus que des saluts respectueux et une amitié honorable, il l'accepterait. Il en serait heureux. Il n'avait jamais mérité son respect, il accepterait tout sans se plaindre. Rien que pour le souvenir de son regard quand il l'avait adoubée, de son sourire quand elle s'était relevée, et rien que pour la certitude qu'elle avait réchappée de cette nuit, cela avait valu la peine de braver les éléments jusqu'à Winterfell et d'affronter l'armée des morts.
Pour ça, et pour le simulacre d'honneur qu'il lui restait, ça en avait valu la peine.
Même si ce témoignage d'affection n'était qu'une illusion, qu'ils employaient tous les deux pour supporter ce qui s'étirait devant eux, il voulait en profiter, sans espérer. Sans penser.
Contre sa botte, silencieux et tombé dans un état proche de la tétanie, Podrick restait tourné vers les blessés et les morts que l'on séparait. Au milieu de ceux-ci, Jaime aperçut la silhouette frêle de Lyanna Mormont que l'on déposait précautionneusement sur un brancard pour la transporter à l'intérieur. On n'identifiait son corps uniquement parce qu'elle était l'unique combattante de cette taille pourvue d'une armure de cette qualité. Plus diffus qu'à l'aube, certains cris se faisaient encore entendre, mêlés de sanglots. Une épée émergeait d'un monticule de neige en pleine formation près des écuries. Sans y penser, Jaime put presque voir le tas de cadavres dans lequel s'était plantée la lame avant que la neige n'ait entrepris de la masquer. Quelques mares de sang s'étendaient encore par endroits, mais la neige finirait par les couvrir ou s'en imbiber. Jaime ne sentait pas le froid. Il ne sentait même plus la douleur – ou alors la sentait-il trop, au point de ne plus se résumer qu'à cela ?
- Tyrion, demanda-t-il faiblement.
- Avec sa reine. Je crois.
Brienne ne s'était pas donnée la peine de se redresser pour répondre, et Jaime sentait contre sa tempe et sa joue les mouvements fatigués du visage de la chevaleresse.
- Les Stark ?
Il se fichait plus ou moins de savoir où ils étaient, maintenant qu'il les savait vivants, mais il savait que Brienne y accordait autant d'importance que lui en donnait à Tyrion.
- Sansa a supervisé le transport de Theon Greyjoy. Il a péri en protégeant Brandon. Arya doit soigner ses blessures. Je crois.
- Podrick ?
A la mention de son nom, l'écuyer ne bougea pas, pas même jeta-t-il un regard par-dessus son épaule, et ne dit rien.
- Je ne sais pas, murmura Brienne, et la note d'inquiétude était si palpable dans sa voix que c'en était presque douloureux.
Jaime ne répondit rien. Il ne se sentait pas la force de saisir l'écuyer pour l'obliger à la regarder, et ignorait quoi faire s'il ne croisait que les yeux vides d'un pauvre garçon que les horreurs avaient réduit à néant. Au lieu de quoi, il serra un peu plus contre lui l'armure et la chevaleresse qui la portait. Il sentit Brienne s'abandonner totalement, un bref instant, et il ferma les yeux.
Ils étaient vivants, lui, Tyrion, Brienne, les Stark, Podrick. Et il voulait profiter de cette réalité, de ce poids contre lui, de la chimère qu'il sous-entendait. Le reste du monde pouvait attendre. Les ruines de Winterfell pouvaient attendre.
De toute façon, ni le feu, ni le sang, ni la mort ne prendrait la citadelle. Elle appartenait au Nord. Et celui-ci la recouvrait peu à peu, engourdissant le monde, assourdissant les cris, aveuglant le sang.
La Longue Nuit s'était achevée, mais l'Hiver était là.
…
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Voilà.
Ceci est donc le premier chapitre de mon épisode 4 personnel.
Je rappelle que cette fiction est pensée pour être courte au regard d'Une part de lui-même. J'espère que ce changement de rythme ne vous posera pas de problèmes.
J'ai vérifié, le terme chevaleresse (qui m'apparaissait étrange de prime abord) existe bel et bien, bien qu'il ait été pratiquement oublié.
N'hésitez pas à me laisser un mot pour me dire ce que vous en avez pensé, et merci d'avoir lu jusqu'ici,
Kael Kaerlan