Le silence régnait dans l'amphi. Normal, pendant un devoir, dirons-nous. Seul persistait le clic-clic incessant de la souris de Crowley, assis droit comme un I à son bureau, dans son éternel costume noir. Il lançait parfois des regards inquisiteurs à ses élèves (ses fervents admirateurs, ses minions, ses siens à lui, si on l'écoutait parler) tout en pianotant sur son ordinateur, ouvrant et fermant quelques fichiers qu'il comptait montrer à ces jeunes gens juste après avoir récupéré leurs copies, puisque ("Hélas", se lamentait les étudiants) il leur resterait encore une bonne demi-heure à passer ensemble après cela.
Et Dean en avait assez.
Il ne se trouvait qu'à quelques mètres de son professeur, juste devant lui et, comme il avait déjà terminé tous les exercices que lui proposait sa copie, il attendait patiemment que l'heure tourne. Sauf que, ce clic-clic, ça le rendait fou. Il tentait tant bien que mal de passer outre, il faisait de son mieux mais, il regardait sa montre et, Oh mon dieu, encore dix minutes. Diiiix minutes.
Dean se passa la main sur le visage. Il n'en pouvait plus.
Il s'accouda sur la table et laissa son regard glisser sur les autres élèves de sa rangée. Rangée au bout de laquelle était d'ailleurs assis son meilleur ami, Castiel. Il réprima le sourire qui menaçait de fendre ses lèvres. Et puis, ses yeux se posèrent finalement sur lui et, là, il ne put s'en empêcher : cette fois, il sourit. Et, comme s'il avait senti le poids de son regard sur lui, le jeune homme leva les yeux de sa copie et leurs regards se rencontrèrent. Et Castiel sourit en réponse à Dean. Il agita son stylo du bout de ses doigts, le reposa sur la table et Dean comprit rien que par ce simple geste que son ami en avait lui aussi terminé avec ce devoir.
Dean venait tout juste de replonger le nez dans sa copie, histoire de passer le temps et, accessoirement, de se relire lorsqu'un bruit sorti tout droit des haut-parleurs de la salle. Et, ce bruit, Dean aurait pu le reconnaitre entre mille : la sonnerie d'un appel sur Skype. Il releva le nez, soudainement curieux, et ce qu'il vit le perturba plus qu'autre chose.
Crowley se tenait encore plus droit à présent, tant est que cela eut été possible, derrière son bureau et avant qu'il n'ait pu faire quoi que ce soit la photo, ou plutôt la vidéo, d'une femme aux cheveux d'un roux flamboyant apparue à l'écran.
- Good morning Fergus !
- Crowley, répondit leur professeur en serrant les dents et les poings.
- Fergus, répéta la femme en se penchant un peu plus sur son écran, les lèvres pincées, les sourcils haussés.
- It's Crowley.
- Fergus ! s'écria la rousse en souriant d'un air niais.
Son sourire sembla tellement faux à Dean qu'il en grimaça.
A présent, tous les étudiants se trouvant dans la pièce étaient occupés à dévisager leur professeur et… et qui, d'abord ? Ils n'eurent pas à attendre bien longtemps pour le découvrir puisque Crowley se leva brusquement de sa chaise, la faisant presque tomber et s'écria, rouge de honte ou de colère, ou peut-être les deux ensembles :
- Oh my god ! Mom ! Stop embarrassing me in front of my students !
- Oh. Oooooh ! Hello young…!
Crowley referma si brutalement son ordinateur que le claquement qu'il fit retentit dans tout l'amphithéâtre, ramenant avec lui un silence plus lourd que jamais. Il fusilla ses étudiants du regard et annonça d'un ton sans appel que le test était terminé et qu'ils avaient tous intérêt à ficher le camp d'ici. Et aucun d'eux ne se le fit dire deux fois.
xXx
Le vent glacial les frappa de plein fouet lorsqu'ils quittèrent l'université. Dean leva les yeux au ciel, déçu de ne plus y voir que des nuages gris et de la pluie depuis des jours. Il aurait bien aimé qu'il neige. Mais, malheureusement, le ciel se refusait à lui donner ce qu'il voulait et une énorme goutte de pluie vint d'ailleurs d'écraser juste sur son front. Il pesta, sous le regard amusé de Castiel qui sortait déjà son parapluie, au cas où ils se prendraient une averse.
Cas glissa sa main dans le creux du bras de Dean et se rapprocha de lui tandis qu'ils prenaient la direction de leur appartement. Dean n'aurait pas su dire depuis combien de temps il faisait ça, ce petit geste de le prendre par le bras. Il n'y pensait même plus, le laissait faire obligeamment sans même y songer.
Lisa aussi faisait ce genre de chose, avant. Elle avait mis un terme à leur relation après un mois et Dean n'avait même pas essayé de la retenir : cette fille était adorable, vraiment. Mais il lui manquait ce je ne sais quoi sur lequel Dean n'était toujours pas parvenu à mettre le doigt, ce je ne sais quoi qui faisait qu'il savait pertinemment que leur histoire ne durerait pas.
Elle avait vaguement sous-entendu qu'elle avait compris, qu'elle ne pouvait pas continuer ainsi, qu'il ne serait jamais vraiment heureux avec elle mais que ce n'était pas grave, qu'elle le soutenait et qu'elle espérait de tout cœur que sa prochaine histoire marcherait. Dean avait eu l'impression qu'elle cherchait à lui faire passer un message, à ce moment-là, mais il ne voyait pas du tout lequel… Et, quand la porte de leur appartement s'était refermée derrière elle, il était allé prendre une bière dans le frigo. Ou plutôt, c'était son intention. Car le regard que lui avait porté Castiel, depuis le canapé, l'avait fait changer d'avis : il avait pris un coca.
Peut-être Castiel avait-il commencé à le prendre par le bras après leur séparation ? Ou bien avant ? Quelle importance. De toute manière, ça ne le dérangeait pas, alors autant le laisser faire, autant continuer, puisqu'ils étaient bien ainsi. Dean mis les mains dans les poches de son blouson pour les réchauffer.
Il prit une profonde inspiration et, lorsqu'il expira, un petit nuage de fumée se forma sous son nez. Castiel l'imita et ils sourirent tous les deux, bêtement. Il en fallait bien peu, à ces deux-là…
xXx
Le soir même, alors qu'ils venaient tout juste de s'allonger dans leur lit respectif, Dean sur le côté et Castiel sur le dos, fixant le plafond. Ce dernier demanda à Dean ce qu'il avait prévu pour les fêtes de Noël et Dean, qui ne s'était même pas rendu compte qu'il avait fermé les yeux, les rouvrit et posa son regard sur son ami :
- Je ne sais pas, lui répondit celui-ci, après un court instant de réflexion. En général, nous le fêtons tous les quatre, maman, papa, Sam et moi. Mon oncle Bobby se joint parfois à nous, mais c'est tout. Nous n'avons pas beaucoup de famille mais ce n'est pas grave j'aime ce que nous sommes.
Il sourit doucement en se rappelant le dernier noël qu'ils avaient passé ensemble. Il avait offert un bracelet à son petit frère, en souvenir du collier que ce dernier lui avait un jour donné, lorsqu'ils étaient enfant. Dean ne le portait plus désormais, la corde du collier s'était rompue avec le temps, mais il l'emportait toujours avec lui, où qu'il aille. D'ailleurs, là, il se trouvait dans le tiroir de son bureau, dans une petite boîte à bijoux que Dean avait chipé à sa mère, juste avant son départ.
Il songea à ses parents, qu'il avait revus pas plus tard que le week-end précédent : deux de ses professeurs avaient été absents le vendredi passé, ce qui avait permis à Dean de sauter dans le premier train venu et de rentrer chez lui pour la première fois depuis son entrée à l'université, trois mois plus tôt. Sa famille ne roulait pas sur l'or et Dean avait dû se résoudre à trouver un petit boulot pour assumer lui-même une partie de ses dépenses : il faisait des extras au restaurant au coin de la rue.
Hélène, la patronne, avait immédiatement accepté de le prendre sous son aile lorsqu'il s'était un jour pointé, l'air complètement perdu mais en même temps déterminé. Elle faisait appel à lui plus ou moins régulièrement, pour du service en salle ou pour faire la vaisselle, lorsque du personnel lui manquait. En échange, non seulement Dean se faisait un peu d'argent et empochait parfois même quelques pourboires, mais en plus de cela il ne repartait presque jamais les mains vides car Hélène lui emballait bien souvent quelques parts de gâteau...
Alors, dès que l'occasion s'était présentée, Dean avait acheté un billet de train et s'en était allé, laissant son colocataire seul pour le week-end. Même que, pour se faire pardonner de l'avoir ainsi laissé, il lui avait ramené une tarte au citron entière. La tarte n'avait pas tenu deux jours.
Dean tira un peu plus encore la couverture sous son nez et enfonça davantage la tête dans son oreiller, il commençait à faire sacrément froid par ici. Pas si étonnant que ça, si l'on y réfléchissait bien : noël, c'était dans moins d'un mois. Noël…
Castiel acquiesça doucement, les yeux un peu perdus dans le vague, toujours accrochés au plafond. Puis, se tournant pour faire face à son ami, il demanda tout bas :
- Voudrais-tu le fêter avec moi ?
Et, pour toute réponse, Dean sourit.
xXx
Castiel et Dean n'avaient pas de machine à laver. Et, chaque fois qu'ils se retrouvaient à descendre à la laverie de leur résidence, ils se demandaient vraiment pourquoi ils n'en achetaient pas une parce que, sérieusement ?
Non. Cela coûtait définitivement beaucoup trop cher.
Tant pis, ils devraient se contenter des machines en libre-service.
Dean faisait rouler des pièces entre les doigts de sa main droite et, de son autre main, secouait, à un rythme connu de lui seul, la boîte de lessive tandis que Castiel portait un sac rempli de vêtements sales. Ils faisaient peine à voir, ces deux-là, avec leur sac plein à craquer et cet air dépité qu'ont tous les étudiants lorsqu'ils sont obligés de quitter leur chez soi pour aller laver leur linge.
Il n'y avait que deux machines de disponibles, la troisième étant en panne depuis déjà une bonne semaine, alors ils avaient dû se montrer malins : hors de question de descendre deux étages et de remonter bredouille. Les deux garçons avaient attendu le retour des cours de Charlie, aux environs de vingt-et-une heure, pour que celle-ci leur confirmât que la voie était libre.
Dean avait aussitôt retiré son casque audio et arrêté sa playlist AC/DC et Castiel avait posé son livre sur sa table de chevet. Le message était clair : c'était maintenant ou jamais. Alors ils s'étaient levés et s'étaient empressés (pas trop vite non plus) de récupérer tout ce dont ils pourraient avoir besoin avant de claquer la porte de leur appartement derrière eux et de descendre les escaliers en chaussettes. Noires, pour Dean, et jaunes pour Castiel (« la couleur du miel et des abeilles, Dean ! »).
Arriver en bas, Dean poussa négligemment la porte de la laverie du bout du pied : personne, c'était parfait. Il tint la porte à son ami puis la referma silencieusement derrière lui avant de s'approcher de la première machine qu'il ouvrit bien grand. Il aida ensuite son colocataire à vider leur sac à l'intérieur. Ils ne s'embêtaient plus à séparer leurs vêtements désormais, ils n'étaient plus à ça près. Castiel savait très bien que le boxer avec écrit Batman sur les fesses ne lui appartenait pas, tout comme Dean savait que les pyjamas rayés bleu et blanc n'étaient pas à lui.
Castiel referma la machine et versa la lessive dans le tiroir prévu à cet effet. Dean fit glisser une de ses pièces dans la fente de la machine et Castiel choisit le programme désiré. Lorsque l'engin se mit doucement à ronronner, ils soupirèrent en chœur et échangèrent un regard complice.
A leur arrivée dans la résidence, juste avant la rentrée, un banc se trouvait à l'opposé des machines, collé contre un mur pour prendre le moins d'espace possible. Toutefois, depuis quelques temps, celui-ci s'était mystérieusement envolé, et les deux garçons n'eurent pas besoin d'y réfléchir à deux fois avant de se glisser tout deux sur les machines à laver. Castiel lâcha un rire tout en souffle à la sensation continue de vibration juste en dessous de lui. Il était déjà tellement fatigué, pourvu que leur linge soit vite propre qu'ils puissent enfin retrouver leurs lits respectifs.
Lorsque Charlie descendit les rejoindre un peu plus tard pour les saluer, elle les trouva là, tous deux endormis, adossés au mur, la main de Dean posée sur la cuisse de Castiel, la tête de ce dernier sur son épaule. Alors elle fit demi-tour sans un bruit et quitta la laverie un petit sourire aux lèvres.