Contes d'un Jour

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Décembre

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« Il ne faut pas neuf mois, il faut soixante ans pour faire un homme, soixante ans de sacrifices, de volonté, de... tant de choses ! Et quand cet homme est fait, quand il n'y a plus en lui-même rien de l'enfance, ni de l'adolescence, quand, vraiment, il est un homme, il n'est plus bon qu'à mourir. » André Malraux

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La vieille cloche fêlée sonne d'une voix aigrelette le dernier coup de minuit.

Demain est devenu aujourd'hui.

Immédiatement, la porte s'ouvre mais très doucement, et bien sûr, c'est elle qui entre en premier sans refermer le battant. Les autres arriveront plus tard, elle veut juste un moment avec son fils, seul et seule.

Kuchel a gardé toute sa grâce et toute sa beauté et peut-être qu'un autre la verrait laide, trop maigre et l'air maladif mais elle conserve pour son fils la fragile légèreté d'une plante grandie sans soleil, s'élevant avec obstination vers la lumière en filament pâle et délicat.

Elle ne dit rien, se contentant d'effleurer du bout des doigts le visage de son fils, mais son sourire est empli de tant d'amour et de tendresse que les mots entre eux sont inutiles.

Le second, c'est Kenny, son oncle. Il n'aurait jamais cru que Kenny avait pu l'aimer mais c'était pourtant le cas. Il y a tant de choses qu'il ignore sur cet homme qui sourit en tuant et tue en souriant, qui lui a appris à faire de même, quoique le truc du sourire, Levi n'a jamais trop réussi à le chopper.

Il envahit la pièce par sa seule présence, il prend trop de bruit, fait trop de place. Il faut être Kenny Ackerman pour réussir un exploit pareil. Ça l'a longtemps agacé. Aujourd'hui, ça le fait sourire, ce sourire qu'il n'a pas su apprendre de son oncle parce qu'il l'avait déjà appris de sa mère.

Farlan et Isabel arrivent ensemble, dans le sens les deux à la fois et pas en couple, merci bien. Ça serait juste trop bizarre et se poserait l'épineux problème de savoir si Levi doit, par acquis de conscience et pour le bien de la vertu d'Isabel avoir une discussion avec Farlan ou lui casser la gueule. Ou les deux. Le sourire d'Isabel est rayonnant, le même genre que celui qu'elle avait quand elle est sortie pour la première fois des Murs et celui de Farlan, moins exubérant, n'est pas moins grand.

Ils l'entourent, lui à sa droite, elle à sa gauche. Les vieilles habitudes ont la peau dure. Levi ferme les yeux et savoure cet équilibre si familier et qui lui a tant manqué, ce triangle dont il était la pointe mais qui ne tenait que grâce à la solidité de sa base.

Les suivants bien sûr, sont quatre. La chevelure rousse de Petra éclate comme un brasier, éclipsée pourtant par son sourire de soleil. Ses yeux sont légèrement écarquillés et Levi se demande si c'est parce qu'Auruo tient sa main dans la sienne. Il en aura mis du temps cet imbécile. Il laisse à Petra le soin de sa vertu et du passage à tabac. Elle est terrifiante, quand elle s'y met. Erd et Günther semblent prodigieusement amusé par la gêne de leurs deux camarades mais ils restent les un près des autres, comme toujours unis indissolublement, à la vie et à la mort.

La petite pièce est déjà à demi remplie, mais il n'y fait pas plus chaud pourtant. Et pourtant Levi a chaud d'une chaleur délicieuse qui ne laisse aucune prise au froid qui filtre par les carreaux mal posés de la fenêtre.

Ensuite vient un géant blond, un homme grand et un grand homme comme il ne sait plus qui a dit après… Non, Levi ne veut pas penser à cela. Il sourit juste à Mike qui lui cligne de l'œil. De son ombre émerge une jeune femme à l'air androgyne et aux cheveux pâles de lune. Nanaba ne sourit pas, elle sourit rarement, mais elle est venue bien sûr.

Le défilé continue : Voilà Eren, oh le morveux en a mis du temps à devenir Eren dans sa tête mais il s'y est terriblement attaché à ce môme trop idéaliste et prompt à la colère qui lui rappelait Isabel, tout comme il revoyait Farlan en Armin et lui-même en Mikasa. Le trio de Shiganshina, les trois héros, les trois sauveurs.

Nombreux sont ceux qui ont fait remarquer que les déesses aussi étaient trois, comme s'ils avaient été des foutus réincarnation alors qu'ils ont juste eu à la fois le malheur et la chance d'être au mauvais endroit au bon moment, le premier avec son titan, le second avec son intelligence et son sens de la stratégie, la troisième avec son génie.

Voilà Sasha, puis Jean. Les membres de son autre équipe. Ils l'ont fait sourire et enrager, ils étaient si jeunes et avec une tâche tellement lourde pour leurs épaules d'adolescents qui n'avaient pas fini de grandir !

Après vient Hange, souriante, papillonnante, folle en apparence et si sage au fond. Moblit la suit, comme toujours. Est-il possible de voir l'un sans l'autre ?

La pièce explose de silence, dans le bruit qu'ils ne font pas, et le cœur de Levi se serre.

Il sait parfaitement qui est le suivant. Le suivant et le dernier.

Le voilà sur le pas de la porte, grand et injustement beau, et trop blond et souriant comme il ne souriait qu'à lui.

« Erwin, » murmure-t-il et c'est la première fois qu'il parle, mais c'est Erwin. Erwin est venu. C'est presque injuste de s'en étonner, Erwin lui a promis qu'ils seraient toujours ensemble ce jour-là mais il a eu peur jusqu'au dernier instant.

« Bonjour Levi, » dit Erwin. Il a un regard autour de lui, et bien sûr, il ne voit pas la misérable chambre où l'ancien soldat le plus fort de l'Humanité a atterri, refusant pensions et honneurs. Il voit les autres et les saluent cordialement.

« Nous pouvons commencer, n'est-ce pas ? Nous sommes tous réunis, comme promis. » Il est le seul qui parle, à l'aise comme toujours dans toutes les situations.

Il y a sur la table un gâteau d'anniversaire, que lui a envoyé Connie ce matin avec une note disant qu'il viendrait le voir le lendemain.

« Soixante ans, » murmure Erwin en passant sa main trop légère pour qu'il puisse réellement la sentir dans ses cheveux que le temps a filé d'argent. « Tu as survécu. Je suis si fier de toi, Levi. »

Puis il se penche et pose sur ses lèvres un baiser fantomatique. Les autres sifflent et applaudissent en silence, ou alors protestent que vraiment, en public, et qu'ils sont vieux et que c'est dégoûtant.

« Joyeux anniversaire, mon amour. »

Les larmes qui coulent sur le visage de Levi sont brûlantes. Oui, tous ceux qui sont là lui ont un jour promis d'être toujours là le jour de son anniversaire.

Dans l'ancien temps, avant les Murs, il paraît que le 25 décembre était un jour de miracles et de célébrations. Mais dans la chambre vide, pauvre, où celui qui fut le plus fort soldat de l'Humanité meurt doucement dans l'indifférence quasi-générale, il n'y a pas eu de miracle, juste un homme devenu vieux depuis longtemps déjà et les fantômes de ceux qu'il a aimés.

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Voilà l'histoire, totalement réécrite, qui clôt enfin ce recueil. Je ne l'aime pas tellement, mais vraiment je n'en pouvais plus et l'autre version, celle écrite pendant les 24 heures du FoF me déplaisait absolument. Pour ce que ça vaut, je l'ai écrit en moins de deux heures. Bref, j'espère tout de même que vous aurez passé un agréable moment avec ce recueil, surtout Janvier, Février et Octobre qui sont mes OS favoris !